L'arche

  • L'Amour de Phèdre semble occuper une position singulière parmi les pièces de Sarah Kane et il est de fait très rare qu'un auteur anglais adapte une pièce classique. Indépendamment du fait que l'impulsion pour le projet venait du Gate Theatre - Sarah Kane avait d'abord pensé à Woyzeck et Baal, deux idées auxquelles elle n'a pas donné suite pour des raisons pratiques -, elle s'est finalement décidée à reprendre Phèdre de Sénèque, l'histoire d'une reine qui tombe désespérément amoureuse de son beau-fils. Contrairement à ce qu'on pourrait croire, l'adaptation s'intègre parfaitement dans l'univers de l'auteur : réapparaissent notamment la dissection d'une émotivité masculine malsaine et nihiliste, tout comme la question de Dieu et les conséquences de la violence.

  • Anéantis

    Sarah Kane

    En 1995, Sarah Kane écrit Anéantis (Blasted) qui est aussitôt créé au Royal Court Theatre de Londres. Presque trente ans après Sauvés d'Edward Bond, créé dans le même théâtre, la presse britannique se déchaîne : sale, alarmant, dangereux. Mais l'auteur et sa pièce accèdent immédiatement à la célébrité.
    L'histoire de Ian et Cate dans un hôtel de luxe à Leeds est l'histoire d'un amour impossible. C'est aussi l'histoire d'une aliénation profonde entre les légionnaires de la guerre civile et la population qu'ils sont susceptibles de conquérir.
    Ce qui fait la gloire des dramaturges, c'est la forme qu'ils savent donner à leurs sujets. Et l'écriture de Sarah Kane est scénique, c'est-à-dire à trois dimensions. Dialogue et action s'enchevêtrent, se complètent et s'enrichissent mutuellement pour donner à l'ensemble une nouvelle profondeur de champ.

  • « Ce qui m'intéresse ici, disait Heiner Müller, c'est la difficulté de taille qu'il y a entre l'écriture dramatique et le théâtre, de sorte que les pièces qui courent après le théâtre sont rapidement montées alors que les textes qui devancent un peu le théâtre n'arrivent que difficilement ou tardivement sur scène. Ce qui m'intéresse dans les textes d'Elfriede Jelinek est la résistance qu'ils opposent au théâtre tel qu'il est ».

    Comment mieux définir la position de celle qui est volontiers comparée pour son cynisme à Thomas Bernhard ? À l'instar de son compatriote, Elfriede Jelinek ne cesse de dénoncer les tares d'une société bourgeoise, conformiste et négligente envers son histoire. Dans Les Suppliants, texte écrit en 2013 en réaction aux agissements des autorités viennoises vis-à-vis des demandeurs d'asile, s'élève la voix de l'Étranger - une voix chorale traversée de mille autres. Cette langue, se gonflant telle une vague de récits aussi bien mythologiques que bibliques, de discours administratifs ou politiques, prend la forme d'une discordante et magistrale prière. Sous-tendue par des expressions idiomatiques ou proverbiales, des textes de philosophie classique et des vers d'Eschyle, Rilke ou Hölderlin, déréglée par des jeux sonores et linguistiques, elle accomplit l'accueil de l'étranger. Maître-mot, la langue chez Jelinek prend toujours le lecteur au dépourvu.

    Traduit de l'allemand par Magali Jourdan et Mathilde Sobottke.

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