Histoire

  • « En 1974 la guerre est entrée dans ma vie. Elle m'a poussé d'un coup vers un rebord de moi-même que je n'aurais peut-être jamais découvert si mon père avait été simplement français. ».

    En 1974, la plus orientale des îles méditerranéennes est violemment déchirée. Chypre, envahie par la Turquie, est partagée en deux territoires. Le père de l'auteure, l'aîné des Makariou, ne s'en relèvera pas. Comment réparer une telle blessure ?
    Historienne d'art, spécialiste d'art islamique, Sophie Makariou a voué sa vie à ce que son histoire familiale lui semblait lui donner pour ennemi : « la Turquie », et au-delà l'Orient et l'Islam. Elle fait oeuvre de mémoire pour comprendre, s'attache à connaitre pour réparer.
    Ce récit, écrasé de soleil et teinté de sang, tisse et détisse, dans l'amour et l'inquiétude, un « monstrueux accroc », une identité déchirée comme l'a été Chypre. Entrecroisant les parfums et les sons sur la trame de l'histoire, l'auteure observe, dans ces pays aimés plus que tous autres - du Liban à la Syrie, en passant par la Turquie -, comment cette partie du monde que l'on nomme l'Orient est au coeur des convulsions de ce siècle.

    « Le pire du cataclysme est encore à venir. Je sais de la même façon qu'il y a quarante-six ans que la table de l'histoire est en train de se renverser. »

  • De la critique postcoloniale, on retient surtout la remise en cause de l'universalité de la raison occidentale et celle de la prétention européenne à exporter les Lumières, la démocratie et les droits de l'Homme. Pour Jean-Loup Amselle, cette opposition entre l'Ouest et le reste est simplifi catrice : elle ignore les connections et les interférences réciproques, ne prend pas en compte des philosophies ou des pensées concurrentes de la pensée occidentale élaborées en Europe et, enfi n, méconnaît les réfl exions et les controverses venues Afrique, d'Asie et d'Amérique du Centre ou du Sud.
    Pour y voir clair, il a donc entrepris une vaste enquête à travers continents et théories, auteurs et institutions. Du renouveau d'une certaine pensée juive dans le sillage de Benny Lévy à l'indigénisation du mouvement zapatiste, en passant par la défense des savoirs endogènes africains ou l'affi rmation d'une temporalité indienne spécifique, il analyse les divers « décrochages » par rapport à l'Occident et les dangers que ceux-ci recèlent quand ils mettent en avant les principes essentialistes de cultures et de races. Chemin faisant, il revient aussi sur la figure tutélaire de Gramsci pour montrer combien l'hommage rituel dont celui-ci fait l'objet dans les études postcoloniales repose sur un usage infi dèle de sa pensée. Ce vaste parcours, solidement documenté et argumenté, nous ramène fi nalement dans la France d'aujourd'hui où le postcolonialisme arrive tardivement, au moment où la crise des deux modèles d'intelligibilité de la société, celui de la lutte des classes et celui de la République, favorise l'ethnicisation des rapports sociaux.

  • Pendant des jours, la chaîne d'esclaves entravés par une longue fourche de bois progresse en aveugle sur les sables brûlants, dans les défilés rocailleux, entre les racines des sous-boisà Un calvaire de plusieurs semaines, ponctué par les injonctions du marchand, le harcèlement de ses cris et ses coups de chicotte sur les bustes nus. Parfois, la violence du fouet marque sa balafre sur les scarifications et les tatouages des femmesà Les bras ligotés par une corde, elles suivent la lente procession à travers les accidents de la piste. [à] Ici-là, en ce temps où la mémoire s'éveille et se retourne sur le passé, ces femmes sortent de l'ombre et marchent dans les traces ouvertes de la grande Histoire. Elles mêlent leurs pas à ceux des femmes qui n'ont cessé de fouler les petites terres des Caraïbes. Et leurs voix s'élèvent de l'abîme, croisent et rencontrent enfin celles des Antillaises d'aujourd'hui. Elles racontent hier et nouent au grand jour les fils qui les lient à ces femmes du présent. Elles n'ont plus peur et disent à leurs arrière-petites-filles qu'il est temps de rompre les silences, temps de renverser les mémoires.
    Gisèle Pineau est guadeloupéenne. Elle a publié trois romans, La grande drive des esprits (Grand Prix des Lectrices de Elle, 1994), L'Espérance-macadam (Prix RFO), L'Exil selon Julia (Prix Terre de France-La Vie-La Poste et Prix du Rotary).
    Marie Abraham vit à la Guadeloupe depuis une dizaine d'années. Depuis la publication de La Mémoire de Hugo, hors série du magazine Globe, ses articles critiques et reportages témoignent des productions culturelles des Antilles.

  • Ce livre, publié une première fois en 1986 dans sa version texte et vendu à plus de 50 000 exemplaires, est proposé ici dans une version magnifiquement illustrée de 150 documents couleur, dont certains très rares, réunis par Mme Desroches Noblecourt au cours de sa très longue carrière.

  • Il y a des mots voyageurs extraordinairement révélateurs, c'est le cas du paria. On le croit originaire d'Inde, il y est arrivé au XVIe siècle dans le vocabulaire des militaires, des missionnaires et des savants pour désigner indistinctement castes inférieures et hors castes. Il en revient deux siècles plus tard et se répand largement dans les espaces politiques et littéraires européens. Pour les philosophes des Lumières, les hiérarchies lointaines offrent un détour opportun pour fustiger les tyrannies d'ici. Le discours sur l'autre est un discours sur soi de cet Occident qui, dans un même mouvement, s'émancipe et se distingue. Mais l'émancipation ne valant pas également pour tous, le paria ressurgit comme le laissé pour compte des droits humains récemment proclamés au moment où l'on débat de l'esclavage, du sort des « hommes de couleur libres », du statut des Juifs ou de celui des femmes. Dans les discours et combats politiques, il représente tour à tour les femmes, le peuple, les prolétaires. Théâtre et littérature en propagent la représentation, il prend aussi les traits du poète ou de l'artiste maudit dont la marginalité est idéalisée. La culture romantique exalte sa sensibilité, le paria est ainsi grandi d'être proscrit, sans être libéré pour autant.
    Avec érudition et brio, passant de la littérature aux discours politiques et aux constructions théoriques (chez Max Weber, Georg Simmel ou Hannah Arendt notamment), Eleni Varikas retrace ces métamorphoses et suit ces figures qui, d'hier à aujourd'hui, disent les meurtrissures de tous les « rebuts du monde ». Chemin faisant, elle rappelle l'exigence toujours actuelle de ces parias rebelles qui se sont obstinés à réclamer l'admission au rang de l'humanité de chaque individu particulier.

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