Littérature argumentative

  • Le nom de Virginia Woolf est indissociable du quartier de Bloomsbury. Mais ses promenades dans Londres dépassaient de loin ce cadre étroit. On se souvient des rues bruyantes parcourues par Clarissa Dalloway pour aller chercher - elle-même - ses fleurs, et des cloches de Big Ben que l'on entend, de près ou de loin, sonner les heures, de Westminster à Bond Street. Romancière de génie, Virginia Woolf était aussi une essayiste prolifique. Les quinze essais proposés ici portent la trace de sa connaissance intime de la capitale, de son regard amusé ou amoureux. Dans ces textes de détails sur des quartiers bien précis (Hampstead ; Wembley ; Bloomsbury ; Oxford Street) ou des vues d'ensemble (« En avion au-dessus de Londres »), retrouve toute son intelligence du contemporain, son regard humaniste et son sens aigu du style. Edition illustrée et complétée par des cartes des différents quartiers.

  • Dans ce court texte écrit en 1926 pour la revue de T. S. Eliot, Virginia Woolf s'interroge sur cette expérience particulière dont personne ne parle, dont le langage peine à rendre compte mais que tout le monde connaît : la maladie. Lorsqu'on tombe malade, constate-t-elle, la vie normale interrompt son cours réglé pour laisser place à un état de contemplation où le corps reprend ses droits et où l'univers apparaît soudain dans son indifférence totale à la vie humaine.

  • Pour Virginia Woolf, si les livres doivent tenir tout seuls sur leurs pieds, c'est qu'ils n'ont pas besoin de préface ou d'introduction pour exister. Heureusement qu'elle n'a pas suivi ses propres conseils ! Nous n'aurions pas eu la chance de lire ces 22 essais ou critiques qui nous montrent, entre autres, Thomas Hardy, Katherine Mansfield, Jane Austen, Thoreau ou Conrad, comme nous ne les avions jamais vus.
    Quelques mots suffisent à l'auteur de Mrs Dalloway pour définir Tchekhov : « s'il n'est pas au niveau des génies inspirés devant lesquels on s'incline, c'est parce qu'il est à notre niveau. » Et quelques phrases pour Defoe : « alors qu'il n'y a rien de métaphysique dans le récit par Daniel Defoe du séjour de Robinson Crusoé dans son île déserte, pourquoi réussit-il à en faire un chef d'oeuvre, alors qu'il n'y a pas de solitude, pas d'âme, qu'une chose à laquelle nous faisons face, un grand pot en terre cuite ? » Ces pages nous font découvrir également l'insolence de Virginia Woolf (lorsqu'elle plaide pour que la littérature ne soit pas réservée aux « gens en perruque et en robe » mais offerte à tous ceux qui « mettent l'accent au mauvais endroit » pour qu'ils « piétinent les pelouses vénérables »), ou son humour (« pour transposer aujourd'hui la légende d'Achille, imaginons Tennyson tué sur les marches de St Paul par un aigle - non c'est trop fantastique - imaginons-le tué par un taxi »).

  • Qu'est-ce qui distingue le journal qu'a tenu Virginia Woolf de tant d'autres journaux intimes ? On le lit comme un roman, car il est bien écrit. Comme un roman policier, car le suspense est là : année par année, on assiste en direct à la naissance de ses livres. À partir de quelques mots...
    Père, et Mère, et l'enfant dans le jardin : la mort. Presque rien. Une phalène pénètre dans la pièce. Ensuite, on l'accompagne dans la plus belle des aventures artistiques.
    Jusqu'au dénouement, Oh, quel soulagement, se réveiller et se dire : « j'ai terminé ». Comme dans une série, on est déçus que ça se termine et on a envie de vivre le prochain épisode. Heureusement il y en a. La Chambre de Jacob, Mrs Dalloway, Vers le Phare, Orlando... De plus on n'est jamais lassés car Virginia Woolf en dit beaucoup - et on a l'impression que c'est à nous, lecteurs, qu'elle le dit - sur elle, ses hésitations, sa confiance dans les mots, les bonheurs qu'elle sait nous faire partager, son angoisse au moment de la publication, qui la rend littéralement malade.
    Et en parallèle, elle a écrit des centaines de lettres où là encore, elle a inlassablement dévoilé les secrets de son travail. C'est le journal d'un écrivain et plus encore, le journal d'une vie. Qu'elle a poursuivi jusqu'au mot fin de cette vie. Tout mon travail d'écrivain se lit aussi comme un livre d'aventure.

  • Dans l'oeuvre de la grande romancière Virginia Woolf (1882-1941) « pléiadisée » il y a peu, les essais constituent encore, en France, un continent relativement méconnu. Il faut dire que le sixième tome de la monumentale édition anglaise qui les recueille n'est paru que tout récemment en 2011. Il existe bien sûr un certain nombre de traductions françaises : soit d'essais isolés (De la maladie, Rivages ; Au hasard des rues, Interférences), soit de volumes constitués par Virginia Woolf (Le Lecteur du commun, traduction intégrale de The Common Reader) ; soit enfin de recueils thématiques (ex. Entre les livres, La Différence ou le récent Rire ou ne pas rire ? ? au titre bien peu woolfien - chez le même éditeur). Mais aucun de ses volumes ne rend compte ni de l'extraordinaire diversité des sujets traités par Woolf dans ses essais, ni de la totalité du parcours, depuis les tout premiers textes, donnés en 1904 à une revue, jusqu'à ceux écrits juste avant son suicide et demeurés non publiés.
    Nous avons donc fait le choix de publier une anthologie, confiée à Cécile Wajsbrot, à qui l'on doit une magnifique traduction des Vagues (Christian Bourgois). Les 31 essais retenus permettent de constater à quel point les « essais » sont un élément essentiel de l'oeuvre, au même titre que les romans, le Journal, ou la correspondance. Les textes que Virginia Woolf donne à divers journaux et magazines accompagnent l'écriture des romans et permettent l'approfondissement de sa réflexion.
    La réflexion littéraire y occupe une large place, bien sûr : Woolf y parle de l'art du roman et de la critique littéraire par rapport à la littérature anglaise contemporaine, mais elle élargit sa réflexion aux littératures traduites, russe ou même japonaise (« Le Dit du Genji »). Par ailleurs, de nombreux essais témoignent de son intérêt pour les autres arts :
    La musique (« Impressions de Bayreuth »), le cinéma, pour lequel elle trace un avenir possible alors qu'il n'en est qu'à ses balbutiements, ou même la cuisine (à propos d'un livre de recettes). D'autres sont consacrés à des choses vues lors de promenades ou de voyages (réels ou imaginaires) : depuis la visite à la maison des Brontë jusqu'à l'observation de l'éclipse solaire de 1929. Avec toujours une sensibilité très grande aux évolutions du présent, et donc le souci de l'avenir et de ce qu'apportera le « progrès » (« L'Amérique que je n'ai jamais vue »). Préoccupations qui sont plus sensibles encore dans les textes qu'elle consacre aux questions sociales, au féminisme ou aux questions politiques et à la guerre (notamment les deux textes qui se répondent d'une guerre à l'autre : « Ce que l'on entend dans les Downs » et « Pensées sur la paix lors d'un raid aérien »).
    L'ensemble, écrit Cécile Wajsbrot dans sa postface, « peut se lire comme un voyage, le parcours d'une pensée, d'une vie. » Qu'ils soient d'une extrême brièveté, ou plus étendus, tous ces textes portent la marque de la personnalité de leur auteur et de l'acuité de son intelligence, tous sont de la plume d'un véritable écrivain qui parvient à nous faire voir les choses comme nous ne les avions jamais vues avant.

  • Ces deux textes reflètent toutes les facettes de l'oeuvre d'essayiste de Virginia Woolf.

    De veine très lyrique, De la lecture est tout en digressions, en chassés croisés passé-présent, lieux d'écriture et lieux de lecture. Un va et vient constant - qui passe par le regard de Virginia Woolf entre le livre, la manière de le lire, le paysage autour d'elle - tisse une matière qui s'enrichit, dans laquelle elle puise une vue toujours neuve sur le monde.

    De la critique, le deuxième essai, est quant à lui écrit dans un style violemment polémique. « Debout à la fenêtre, le regard plongeant dans le jardin, j'entendais le doux murmure de tous ces livres vivants emplir la pièce. Mer profonde, en vérité, que le passé, marée destinée à nous entraîner et nous engloutir. » V. W.

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