• L'odeur d'un père compte parmi les textes les plus personnels de Catherine Weinzaepflen, romancière et poète reconnue. Il lui a fallu des années pour aller au plus près d'elle-même et aborder la figure de son père, du courage pour sortir ainsi de l'artifice qu'offre la fiction et du jeu de la poésie.

    Suivant la trace de sa mémoire olfactive, l'autrice en fait ressurgir les fragments d'une enfance tiraillée entre plusieurs pôles. À l'âge de onze ans, elle quitte Strasbourg où sa mère s'est installée avec elle après avoir soudainement quitté le foyer conjugal, et se rend en Centrafrique pour passer les vacances scolaires dans la maison que son père partage avec sa nouvelle épouse au bord d'un lac.
    Quoi que jouissant de prérogatives coloniales, il y mène une vie simple. L'odeur du père est celle, opiniâtre et agressive, de l'aftershave Gillette Bleu mêlé à la lotion Pantène contre la chute de cheveux ; mais aussi, plus douce, la fragrance du savon Camay rose. Livre de réconciliation autant que « Lettre au père », ce récit à la première personne porte un regard rétrospectif humain sur le déclin d'une figure paternelle, sans en épargner les aspects les plus brutaux. À l'horizon, les vestiges du temps passé à Bangui, berceau d'une enfance africaine débordante de vitalité, à jamais présente dans la chair du souvenir.

  • Avec Ingeborg

    Catherine Weinzaepflen

    « J'ai longtemps cherché comment écrire avec Ingeborg Bachmann.
    Traduire est la manière la plus intense, la plus triviale, de pénétrer la langue d'un écrivain. Je rougis encore d'avoir un jour dit à un écrivain J'aime ta langue sans me rendre compte de ce que je disais. J'ai traduit plusieurs poèmes d'Ingeborg Bachmann, avec une prédilection pour ceux de Ich weiß keine bessere Welt, livre posthume dont l'écriture fragile est imprégnée de sa mort tragique.
    Mais, plus avant et plus loin : j'ai décidé de confronter une oeuvre à laquelle la disparition d'Ingeborg Bachmann a coupé court en 1973, à l'aune de ce qui nous parle aujourd'hui. De la mêler à une écriture actuelle (la mienne) pour travailler une pensée qui m'importe, à savoir qu'on n'écrit pas seul. » C.W.

    « je n'ai plus peur j'ai nagé dans une mer infestée de crocodiles j'ai marché sous la mangrove des heures durant sur des plages blanches infinies j'ai mangé des crabes cuisinés au poivre noir Sarawak?
    J'ai arrêté de penser dans l'hémisphère Sud » C.W.

  • Orpiment

    Catherine Weinzaepflen

    « Elle s'appelle Artemisia Gentileschi. Je n'ai cessé de répéter en moi son nom. Artemisia est née à Rome en 1593, elle a vécu à Florence puis à Naples. Être femme et peintre à cette époque-là est en soi un défi qui ne laisse de me questionner. Ce qui me lie à elle, la façon dont ce roman mêle écriture et peinture s'appuie sur des raisons intimes. Si je n'avais écrit, j'aurais peint. Orpiment est une tentative d'écrire "l'écriture", une façon de supporter cette indécence. » C.W.

    « Je mettrai au poignet de Judith le bracelet de maman que je n'ai jamais pu me résoudre à porter, les hexagones d'or incrustés de jade forment un motif parfait. Et la robe sera jaune, décolletée. Pour les lignes de force, le rouge. Un tissu rouge sur lui, les taches de sang sur sa robe à elle. Il faut composer à partir du rouge. Les bras découverts. Six bras : ceux d'Holopherne qui tente de repousser les assaillantes, ceux de la servante qui l'immobilise et ceux de Judith qui lui coupe la tête. » C.W.

  • Ileana est l'incarnation d'un lieu de bord de mer, de fleurs, de sentiers, qui tente d'arrêter le temps. Elle nage ou court, afin de neutraliser ses pensées. Concentrée sur le rythme de son corps, sur la régularité de son souffle et les battements de ses pieds, elle observe l'eau, la plage et l'horizon.

    « Ileana dit toujours la vérité ou ce qu'elle pense telle. Elle ne se leurre pas, elle accueille ce qui vient, celles et ceux qui viennent : ce qui s'en suit, elle le prend, amer ou doux. Ileana sans doute est un lieu, ce lieu qui dit ici. Toutes les réflexions qu'elle se fait, son apparente psychologie sont la part du semblant. Elle n'est pas psychique mais pneumatique - souffle contrôlé du jogging ou de la nage - et physique et surtout cosmique : elle est ce lieu, ce bord de mer, ses fleurs, ses sentiers. Le lieu qui tente d'arrêter le temps, de créer une autre vie. Mais la création reste suspendue, une autre la supplante, une fiction, un monologue de théâtre. Ileana retourne sur la scène, c'est elle le lieu véritable. Elle y dit la vérité, sa propre histoire peut-être, ou peut-être pas. » J.-L. Nancy

  • « Il y avait ce jour-là un petit air de fête autour de la table. Fred avait été le centre de toutes les attentions jusqu'à ce que, le vin aidant, débute une discussion politique. Théo silencieux se demandait comment aborder Pascaline assise de l'autre côté de la table à une distance qui rendait tout échange entre eux impossible. Dès qu'elle parlait il tendait l'oreille pour écouter ce qu'elle disait mais il ne percevait que les intonations d'une voix rauque aussi étrange que son visage asymétrique. Il avait rarement l'occasion de voir ce visage de face et avait cependant noté que ses yeux n'étaient pas exactement à la même hauteur. Pascaline avait de très grands yeux verts et une tignasse qu'elle attachait de manière désordonnée. Elle avait d'ailleurs de façon générale une allure désordonnée. Vers minuit et demie Théo s'était levé, s'était arrêté derrière elle, et avait dit à son dos: moi c'est Théo, Pascaline. » Catherine Weinzaepflen

  • « Partir sans un mot. Traverser le pont de l'Europe. Marcher vers l'Est, en direction du jour où de tout temps le soleil renaît. Celle-là le fait, qui semble glisser à dix centimètres du sol, comme pour ne pas marcher sur la tombe de l'enfant. Comme il est dit aussi que font les enfants russes sur la Néva gelée. L'enfant que la terre contient à jamais. Toute la terre, et les paysages sans frontières pour celle qui part. Qui a tourné le dos.
    Dans ce lent voyage, toutes les vies rencontrées avec leurs fardeaux secrets, Celle-là les reconnaît, les attire à elle.
    Le long du chemin, les cauchemars s'apaisent en rêves et les rêves admettent et la mort et la vie. L'amour qui tend les bras, dit son nom: Lorelei. » C.W.

  • « ... Je me rappelle Elizabeth Bishop qui avala, enfant, une pièce de 5 cents (cadeau inopiné) pour la garder il faudrait avaler sans les digérer les moments de temps qui frisent l'éternité et dans le jour blafard du lendemain se dire que le temps du tableau est toujours mêlé... » C. W.

  • Isocelles

    Catherine Weinzaepflen

    Trois individus: deux femmes, un homme. Celui-ci, malgré tout, encore en quête du sommet. Elles, confondues dans une communauté de corps. L'amour entre les deux femmes exprimé par le non-dit, et dans ce qui les lie, leur compréhension silencieuse des lieux. Et puis surtout : un réseau de murs, de rues, construit d'odeurs et de couleurs pour déjouer peut-être la rigidité de la pierre. Description des fissures comme autant de possibles.

  • Deux femmes, un homme, deux femmes, un enfant... trois femmes dans une maison, entourée d'un jardin. Trois femmes, narratrices tour à tour. Glissement du je, au tu, au elle. Un monde ralenti, où chaque geste pesé, précis, s'inscrit, s'incruste dans la lourdeur du silence, des choses de la nature et de la vie quotidienne. Lente coulée des jours. Épaisseur des odeurs, des parfums. Bonheurs des simples, répétés voluptueusement.

    « Selon les jours, la longue fissure qui entame le centre du jardin, apparaît comme une craquelure, provoquée par le dessèchement d'une terre épuisée, ou tout au contraire, comme une béance profonde, dégorgeant une sorte de magma jaunâtre en période d'intempéries. Cette fissure délimite en quelque sorte l'usage du jardin... Le jardin devient ainsi le corollaire d'une béance dont il se fait l'écrin... » C.W.


  • au centre de l'histoire une petite place du xive arrondissement à paris.
    de sa fenêtre, la narratrice voit défiler les habitués de son quartier. au fil des jours, chacun vient y jouer son rôle, comme dans un film muet ou au théâtre. on entre, on pleure, on crie, on sort. catherine weinzaepflen, dans la peau du metteur en scène, narre ou invente, sur le mode ludique, l'histoire de chacun : du boulanger au sdf, de la marchande de journaux aux skins, sans oublier ceux qui ne traversent la place qu'une seule fois et disparaissent.
    elle nous offre un récit sensible et drôle, et la vie, comme souvent, devient un roman. le nôtre.

  • L'expression « du lac », est un cliché de carte postale. Nombreux sont les hôtels Am See dans les pays de langue germanique. Le livre ainsi intitulé est un échange de lettres entre Camille et Dominique. Il s'agit, dans cette correspondance, d'opter pour un endroit de villégiature qui permettrait la rencontre. Autant de paysages que de lettres (l'Afrique, Rome, Amsterdam, certaines campagnes...). Paysages qui constituent l'espace virtuel de la relation qui se trame ainsi entre les deux personnages.

    « Au-dessus de la porte d'entrée du café d'où je t'écris, l'image d'un immense paquebot dans un cadre en loupe. Tu vois où je veux en venir... Qu'importe alors sa destination. Bien sûr, tu peux mettre en place une palmeraie sur sol de sable blanc, des perroquets voletant d'un arbre à l'autre et le doux ressac d'une mer calme. Mais là n'est pas l'essentiel, pour moi.» C.W.

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