Lettres et langues

  • «Ô France, France ! relève ton front altier, et n'inspire point à tes voisins le sentiment de la pitié. Que le peuple, les parlements et le roi ne forment qu'une même famille, et la Nation reprendra bientôt sa première splendeur.» Olympe de Gouges (1748-1793) dénonce les inégalités et les barrières, tant économiques que sociales et politiques, à la veille de la Révolution française. Consciente du pouvoir des mots, elle livre - à travers brochures et affiches placardées - son combat : promouvoir les différentes formes de liberté, l'égalité entre les hommes et la mise en place d'une politique solidaire efficace.

    Inscrits dans le siècle des Lumières, ces plaidoyers annoncent les trois vertus cardinales qui font la République d'aujourd'hui : liberté, égalité et fraternité.

  • « Je devais avoir 6-7 ans, quand on me rapporta d'Angleterre La Belle au bois dormant en pop up. Ouvrant ce livre, je vis soudain éclore un monde entre mes deux mains. Un monde léger, profond, un monde bleu profond. Je ne désirai qu'y pénétrer. Je n'en suis jamais vraiment revenue.
    Depuis lors, j'ai gardé la certitude que la pensée a au moins trois dimensions, déployant cet espace, où les mots et les images n'en finissent jamais de se rencontrer. Avec le recul, je me suis rendu compte que je n'ai jamais rien cherché d'autre que cet espace intermédiaire, où vient prendre forme tout ce qui nous importe.
    Espace ni subjectif, espace ni objectif, espace inobjectif. Notre chance est qu'il revient à certains artistes de jouer leur vie à ce jeu et de nous révéler alors le lointain qui nous habite.
    J'en aurais guetté toutes les approches, singulières ou plurielles. Ce recueil est le carrefour de leurs étranges mouvances. Il y va du déploiement de toute pensée, trouvant sa forme dans l'espace qu'elle fait soudain vivre. Rien n'est aujourd'hui plus menacé que cet espace paradoxal.
    Jusqu'à quand les contes nous seront-ils garants, comme La Belle au bois dormant l'aura été pour moi, que le grand maître de jeu continue d'être le désir en quête de lui-même ? » A. L. B.

  • Dans une maison, derrière une fenêtre, deux femmes parlent. Nous entendons. Elles parlent lentement, entre de longs silences, cherchent leurs mots, les trouvent ou ne les trouvent pas, se taisent encore, essayent d'autres mots, se contredisent, se coupent, oublient le magnétophone, essayent de se souvenir, essayent de parler, avancent, se perdent, se retrouvent, se perdent encore, mais avancent toujours, sans modèle, sans plan, sans prudence et, pour la première fois peut-être, sans la peur du CENSEUR. D'où vient que ces propos soient publiés dans leur état premier ? qu'on les livre sans correction aucune ? qu'on ose proposer à la lecture cette incohérence, ce désordre, cette confusion, cette opacité, ces redites, ce piétinement de la parole ? D'où vient que ce qui n'est pas du tout écrit, remanié, mis en forme, élucidé, fascine à ce point ? Quel est le mystère de cet écrit de la parole ? Est-ce parce qu'il est, enfin, celui de la femme ? celui à venir ?
    M. D.

    Ce livre d'entretiens est paru en 1974.

  • La cause des livres

    Mona Ozouf

    « J'ai réuni dans ce livre des articles que, pendant quarante ans, j'ai donnés au Nouvel Observateur. C'est une actualité littéraire fantasque qui les a souvent inspirés et les figures imposées du journal qui en ont dicté la forme : une brocante où le hasard semble avoir plus à dire que la nécessité. Et pourtant, cette promenade buissonnière à travers les livres dessine peu à peu un itinéraire familier. On trouvera ici les aveux du roman, les mots des femmes, l'ombre portée de la Révolution sur les passions françaises et un tableau de la France et des Français où l'on voit une diversité obstinée tenir tête à la souveraine unité de la nation. Ces rencontres d'occasion avec les oeuvres et les figures du passé me renvoient donc à mes goûts et à mes attaches. Je n'ai pas de peine à retrouver en elles des voix amicales et des présences consolantes. J'y vois aussi surgir l'événement intempestif, la rencontre inattendue, la surprise des sentiments. La littérature et l'histoire, sur la chaine usée des destinées humaines, n'ont jamais fini de broder les motifs de la complexité humaine. Telle est la cause des livres ». (Mona Ozouf)

  • " il me semble distinguer trois niveaux de sens.
    Un niveau informatif, ce niveau est celui de la communication. un niveau symbolique, et ce deuxième niveau, dans son ensemble, est celui de la signification. est-ce tout ? non. je lis, je reçois, évident, erratique et têtu, un troisième sens, je ne sais quel est son signifié, du moins je n'arrive pas à le nommer, ce troisième niveau est celui de la signifiance.
    Le sens symbolique s'impose à moi par une double détermination : il est intentionnel (c'est ce qu'a voulu dire l'auteur) et il est prélevé dans une sorte de lexique général, commun, des symboles : c'est un sens qui va au devant de moi.
    Je propose d'appeler ce signe complet le sens obvie. quant à l'autre sens, le troisième, celui qui vient " en trop ", comme un supplément que mon intellection ne parvient pas bien à absorber, à la fois têtu et fuyant, lisse et échappé, je propose de l'appeler le sens obtus ".
    Ce volume d'essais critiques est consacré au seul domaine du visible (image, photo, peinture) et de la musique ; c'est un véritable corpus, une réflexion continue qui va du strict déchiffrement du sémioticien à un au-delà de la sémiotique.

  • Lire Simone Weil (1909-1943), Cristina Campo (1923-1977), Mar?a Zambrano (1904-1991), ces « flammes libres », c'est d'abord écouter leur voix, longtemps recouverte par l'obscurantisme de notre époque, celui qui refuse toute lumière autre que celle d'une raison sèche, désincarnée. Leurs oeuvres sont devant nous. Il a fallu du temps pour reconnaître le génie de Simone Weil et de Mar?a Zambrano, dont une oeuvre magistrale, L'Homme et le divin, publiée en 1955 au Mexique, fut refusée par Gallimard malgré le soutien d'Albert Camus, bien avant qu'elle reçoive le prix Cervantès à Madrid en 1988 pour l'ensemble de son oeuvre. Quant à Cristina Campo, on commence seulement à la lire en France, elle qui a si peu publié de son vivant et dont la plupart des écrits, enfouis dans des malles, ont disparu, dispersés par ses héritiers après sa mort en 1977. Ces trois voix ont brûlé, dans les ténèbres du XX e siècle - cette longue nuit de guerres, de totalitarismes, de barbarie où nous errons encore -, de leur désir de vérité et de cette volonté qui consiste à aimer inconditionnellement. Trois femmes, trois voix qui s'entrelacent sans le savoir en une seule flamme dans la nuit où le Verbe se fait silence, dans trois langues vivantes et soeurs, le français, l'italien, l'espagnol. Si différentes dans leur absolue singularité , elles se ressemblent, toutes trois de la lignée d' Antigone, éminente figure du sacrifice, de l'offrande sans concession, de l'amour sans conditions, du « moi » consumé pour accéder à l'être, sans lesquels il n'est pas de révolte authentique. Dans le temps de vie qui leur fut imparti, brève et fulgurante trajectoire de Simone Weil, morte à trente-quatre ans, longue vie de Mar?a Zambrano du début à la fin du siècle, parcours orienté dès la naissance par la maladie, pour Cristina Campo qui ne connut pas la vieillesse, elles ont eu cette capacité si rare de transformer leur vie en destin.
    Toutes trois ont connu l'extrême souffrance, à travers l'épreuve de la maladie, pour Simone Weil et Cristina Campo, ou celle de l'exil pour Mar?a Zambrano, à travers les ruptures, les deuils, aussi. Toutes trois ont vécu dans le monde et hors du monde, hors des modes, hors de l'air du temps. Une parenté les li , de celles que Nietzsche nomme « amitiés stellaires » qui n'ont de lieu que dans l'espace de la pensée, de l'intelligence et de la vérité, perceptible dans leurs thèmes qui se font écho - une écholalie, comme l' écrit André Hirt à propos de Baudelaire, Wagner et Nietzsche - parenté dont Cristina Campo serait la jointure poétique, elle qui découvre La Pesanteur et la Grâce en 1950, oeuvre de Simone Weil qu'elle contribue à importer en Italie, et qui « reconnaît aussitôt dans la philosophe française une soeur. Plus intense, plus brûlante. » On Chacune se reconnaît chacune en l'autre dans une triangulation dont l'enjeu n'est autre que cette mystérieuse activité, « écrire », comme pratique rationnelle du logos et simultanément, expérience mystique.

  • Ce petit volume, sous la direction de Daniel Maximin, comprend les sept articles écrits par Suzanne Césaire pour Tropiques, la revue littéraire la plus importante des Antilles : quatorze numéros publiés à Fort-de-France, entre 1941 et 1945, bravant la censure à l'époque de la Résistance, appelée là-bas la « Dissidence ». Sept textes, sur les thèmes de la poésie, du surréalisme, des Antilles et des racines africaines, qui manifestent avec force l'entrée des cultures antillaises dans la modernité politique et littéraire, la rupture brutale et ironique avec le carcan des traditions doudouistes des écrits coloniaux, et l'ouverture à tous les vents artistiques des Amériques, d'Europe et d'Afrique.
    En 1941, André Breton, en route vers New York, fait une escale d'un mois en Martinique, où il se lie d'amitié avec Aimé et Suzanne Césaire. La seconde partie de ce recueil se fait l'écho de ces rencontres (auxquelles participent également Lévi-Strauss, Pierre Mabille, André Masson, Wifredo Lam, Jacqueline Lamba, l'épouse peintre de Breton), fructueuses et marquantes pour chacun : on y trouvera un texte-hommage d'André Breton à Suzanne, des extraits de Martinique, charmeuse de serpents d'André Breton qui dialogue avec André Masson, un texte de René Ménil. Enfin, figurent quelques poèmes d'Aimé Césaire inspirés par Suzanne, et un texte, écrit pour ce recueil, de leur fille Ina Césaire, écrivain et ethnologue, évoquant avec émotion la figure de sa mère. L'ensemble est présenté et mis en perspective par Daniel Maximin.

  • La langue est-elle machiste ? Faut-il modifier le genre des mots par attachement à l'égalité des sexes ? Le débat est ancien mais toujours d'actualité. Pourquoi certains noms d'agent sont-ils privés de féminin (orateur, syndic, écrivain)? Pourquoi les termes " génériques " désignant des humains sont-ils masculins ? C'est à toutes ces questions et bien d'autres que Marina Yaguello répond dans ce livre, de façon érudite mais jamais pédante, fidèle à son credo selon lequel la linguistique n'est pas qu'une affaire de spécialistes.

  • Spécialiste mondialement reconnue de l'histoire ouvrière mais aussi de l'histoire des femmes, Michelle Perrot a puissamment contribué à remodeler ces domaines d'étude. Ses analyses des grèves, mais aussi du rôle des femmes dans la cité, continuent d'orienter nombre de recherches ; de même ses travaux sur la prison et sur les mécanismes d'enfermement, menés en étroite liaison avec ceux de Michel Foucault. Elle a également contribué à réhabiliter l'analyse de la vie privée, de l'intime. De sa thèse, qui fit date, Les Ouvriers en grève, à Histoire de chambres, cette énergique historienne des conflits, sociaux et « genrés », s'est aussi affirmée comme une subtile analyste des tyrannies de l'intimité comme de ses frêles bonheurs.

  • La Trilogie des jumeaux d'Agota Kristof raconte l'histoire des frères Claus et Lucas qui font l'apprentissage de la survie et de l'endurcissement dans un pays ravagé par la guerre.
    Depuis l'enfance jusqu'à l'âge adulte, ce parcours en trois volets (Le Grand Cahier, La Preuve, Le troisième mensonge) est marqué par la séparation, la division de l'Europe à l'époque du rideau de fer, l'identité incertaine, la mélancolie et la maladie de l'écriture. Le succès des trois romans de l'écrivaine d'origine hongroise exilée en Suisse est dû à cette écriture blanche si particulière, dépourvue de tout pathétique.
    Une oeuvre qui interroge fortement le pouvoir de la fiction et notre responsabilité face à la mémoire du passé.

  • Présentation de Simone Balayé.
    Texte établi par John Isbell et annoté par Simone Balayé.


    Tel un prisme réfractant sa pensée et sa production ultérieures, les oeuvres de jeunesse de madame de Staël présentent à la fois des essais théoriques et de brefs romans.
    Parmi les premiers, les Lettres sur les ouvrages et le caractère de Jean-Jacques Rousseau révèlent ses opinions philosophiques. L'Essai sur les fictions résume quant à lui ses conceptions esthétiques en matière littéraire : elle privilégie « la seule peinture des mouvements du coeur », à l'instar de Rousseau, Fielding et Richardson.
    Loin de s'en tenir à ses théories, la fille de Necker les applique : elle n'avait pas vingt ans qu'elle avait déjà écrit ses nouvelles. Les principales se déroulent dans le cadre pré- romantique de lointains exotiques. Partout, dans ces récits tragiques d'aventure, de passion et de sacrifice, les héroïnes tombent, innocentes victimes d'un monde d'hommes qu'elles surmontent cependant grâce à leur grandeur d'âme.
    Dans ces premières oeuvres, c'est tout l'art et la pensée de l'inspiratrice du romantisme français qui déjà se révèle.

  • Texte intégral conforme à l'édition de 1759.
    Édition préfacée et établie par Sylvain Menant.


    Amoureux fou de Milady Juliette Catesby, pourquoi Milord d'Ossery, la veille de son mariage, disparaît-il pour en épouser une autre ?
    Voici l'énigme que Juliette ne sait résoudre et l'offense qu'elle ne veut pardonner lorsque Milord d'Ossery - veuf - revient vers sa première maîtresse avec autant de passion que s'il n'avait jamais changé !
    Plaisirs d'amour et souffrances d'amour vont alterner de façon très heureuse au cours d'un échange de lettres entre Juliette Catesby et son amie Henriette Camplay.
    En somme, que des êtres incompréhensibles l'un pour l'autre se fascinent, se poursuivent et cherchent à s'unir, voici les données d'une énigme heureusement assez insoluble pour que l'avenir du roman demeure pour longtemps assuré.
    Diderot dans sa correspondance a fait l'éloge des Lettres de Milady Juliette Catesby : « La seconde lecture m'a fait encore plus de plaisir que la première. Cet ouvrage aura du succès. Je vous conseille de le donner et de l'avouer. »

  • I - Hannah Arendt dans le monde
    Wolfgang HEUER : " Exercer une influence, moi ? " Hannah Arendt en Allemagne : histoire d'un rapprochement difficile
    Frédérique ARON et Zhang YAN : Arendt en Chine : Etat des lieux : introduction et recherche
    Steven ASCHEIM : Introduction à Hannah Arendt in Jerusalem (1999)
    Yotetsu TONAKI : La réception de Hannah Arendt au Japon
    Vlasta JALUŠIoe : Les éléments de la tradition en question : Hannah Arendt en ex-Yougoslavie et dans les Etats successeurs

    II - Des analyses venues d'ailleurs
    Franco FISTETTI : Hannah Arendt à l'âge de la mondialisation
    Kirstie McCLURE : Encore la question sociale
    Hourya BENTOUHAMI : Le cas de Little Rock. Hannah Arendt et Ralph Ellison sur la question noire
    Lucas MARTIN : Le mensonge organisé pendant la dernière dictature argentine. Penser la société argentine avec H. Arendt
    Julia SMOLA : La politique sans mots : parler et agir en Argentine dans les années 1990

    III - D'une langue à l'autre
    Christian FERRIÉ : Une politique de lecture : Arendt en allemand

  • « Cet ouvrage se situe au carrefour des silences inégaux de la littérature et de l'histoire. Il les croise avec hardiesse, les interroge avec sagacité. De quelles femmes l'Histoire a-t-elle parlé ? Quelles figures émergent de la nuit des siècles ? Principalement dans la littérature française, choisie comme terrain et qu'il serait intéressant de comparer avec d'autres. Et comment la littérature, parfois peu distincte de l'Histoire, si souvent confondue avec elle, s'en est-elle emparée ? Il y a des figures pérennes dont le traitement évolue avec le temps, dans la mesure où justement, littérature et histoire tendent à se distinguer dans leurs démarches et leurs points de vue. Non sans ambiguïtés et difficultés, dont la biographie, d'abord abandonnée par l'histoire au roman, fait les frais. Saintes, reines, courtisanes déclinent plusieurs versants de l'identité féminine. Victimes, leur douceur sacrificielle émeut et angoisse [...] Femmes de pouvoir, on les suspecte de dissimulation, d'incompétence, d'une cruauté liée aux déviations d'un sexe contrarié, tant il est anormal qu'une femme règne. La richesse de ce livre novateur et foisonnant repose sur la diversité des figures évoquées, celle des oeuvres explorées, des questions posées, et jamais éludées, mais aussi sur la pertinence d'un regard critique qui utilise l'outil du genre sans s'y enfermer. Il ouvre dans la forêt des textes cent chemins qui donnent envie de poursuivre l'aventure ».

    Dirigé par Mercé Boixareu. Esther Juan-Oliva, Angela M. Romera-Pintor (éditrices). Préface de Michelle Perrot.

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