Viviane Hamy

  • Cette nuit-là, dit-elle lentement, Lina a vu passer l'Armée furieuse.

    - Qui ?

    - L'Armée furieuse, répéta la femme à voix basse. Et Herbier y était. Et il criait. Et trois autres aussi.

    - C'est une association ? Quelque chose autour de la chasse ?

    Madame Vendermot regarda Adamsberg, incrédule.

    - L'Armée furieuse, dit-elle à nouveau tout bas. La Grande Chasse. Vous ne connaissez pas ?

    - Non, dit Adamsberg en soutenant son regard stupéfait.

    - Mais vous ne connaissez même pas son nom ? La Mesnie Hellequin ? chuchota-t-elle.

    - Je suis désolé, répéta Adamsberg. Veyrenc, l'armée furieuse, vous connaissez cette bande ? La fille de Mme Vendermot a vu le disparu avec elle.

    - Et d'autres, insista la femme.

    Un air de surprise intense passa sur le visage du lieutenant Veyrenc. Comme un homme à qui on apporte un cadeau très inattendu.

    - Votre fille l'a vraiment vue ? demanda-t-il. Où cela ?

    - Là où elle passe chez nous. Sur le chemin de Bonneval. Elle a toujours passé là.

    - La nuit ?

    - C'est toujours la nuit qu'elle passe.

    Veyrenc retint discrètement le commissaire.

    - Jean-Baptiste, demanda-t-il, vraiment tu n'as jamais entendu parler de ça ?

    Adamsberg secoua la tête.

    - Eh bien, questionne Danglard, insista-t-il.

    - Pourquoi ?

    - Parce que, pour ce que j'en sais, c'est l'annonce d'une secousse. Peut-être d'une sacrée secousse.



    Nul doute que la fratrie « maudite » du village normand rejoindra la galaxie des personnages mémorables de Fred Vargas. Quant à Momo-mèche-courte, il est le fil conducteur de la double enquête que mène ici le commissaire Adamsberg, confronté à l'immémorial Seigneur Hellequin, chef de L'Armée furieuse.

  • Le faon

    Magda Szabó


    Eszter est une comédienne
    célèbre.
    Pourtant, les frustrations de son
    enfance - entre des parents
    ruinés mais de très vieille
    aristocratie - renaissent et
    s'exacerbent quand elle découvre
    qu'Angela, l'ancienne gamine trop
    parfaite de son village natal, est
    l'épouse de l'homme qu'elle aime,
    et qui l'aime.
    Le Faon dit la jalousie, plus, la
    haine, vécue comme un maléfice,
    à l'égard d'un être qui symbolise
    tout ce que la petite fille que fut
    Eszter n'a pas connu, n'a pas été.
    Son monologue est celui d'une
    femme qui se donne, se confesse,
    et qui expie.
    Le 3 octobre 2007, Magda Szabó fêtait
    ses 90 ans. Elle est morte quelques
    semaines plus tard, le 19 novembre
    2007, un livre à la main. Après La
    Porte, Prix Femina étranger 2003, La
    Ballade d'Iza et Rue Katalin qui a
    obtenu Le Prix Cévennes du meilleur
    Roman européen en juillet 2007, les
    Éditions Viviane Hamy poursuivent
    leur travail de découverte de l'«univers
    romanesque féroce, doux et entêtant»
    de celle qui fut la grande dame
    des lettres hongroises.


  • Rue Katalin

    Magda Szabó

    "Nous restâmes assis en silence, comme de braves frère et soeur, et pour la première fois de ma vie, je pressentis que les morts ne mourraient pas, que ce qui avait un jour été vivant sur cette terre, sous quelque forme que ce soit, était indestructible."
    Les morts demeurent: Rue Katalin en donne une magistrale illustration. A Budapest, des années après la disparition de la jeune Henriette, les membres de trois familles vivent sous l'emprise de sa présence. Et, d'outre-tombe, la jeune fille nous introduit dans la vie naufragée de ceux qui furent ses amis: Balint, Irén, Blanka, M. et Mme Elekes...
    Que s'est-il passé pendant la guerre, rue Katalinoe Quels événements ont acculé ses habitants à la détresse et au désespoiroe

  • Refus de témoigner

    Ruth Klüger

    « C'était la mort et non le sexe, le secret dont les grandes personnes parlaient en chuchotant, et sur lequel on aurait bien voulu en apprendre davantage. » Cet uppercut à la mâchoire, c'est la première phrase de Refus de témoigner.

    Il est difficile de dire l' « indocilité » du récit dont Ruth Klüger nous fait ici l'abrupt et magnifique présent. Martin Walser ne s'y est pas trompé en commentant ainsi - à la Radio Bavaroise - sa parution en 1992 : « La précision du style, qui met en doute le témoignage de la mémoire, ne nous permet pas de nous dédouaner par la compassion. Je ne crois pas qu'on puisse lire ce livre sans se sentir provoqué... Chaque lecteur devra y répondre avec sa propre histoire. »

  • Perdu en chemin

    Ruth Klüger

    Quinze ans après Refus de Témoigner, Ruth Klüger donne à lire ici le récit de sa vie, celle d'une petite Viennoise juive déportée à onze ans, échappée d'Auschwitz, avec sa mère, à seize ans, exilée aux États-Unis par nécessité, où elle est devenue adulte. Cette femme s'installe dans un pays neuf, et se confronte au « quotidien » complexe et ambigu des années 1950.

    Ruth Klüger appartient à cette génération des femmes qui ont dû se battre pour l'« égalité » dans tous les domaines : mariage, maternité, vie professionnelle... Elle analyse les relations qu'elle entretient avec les personnes (parents, amis, collègues), avec les lieux (les villes où elle a habité aux États-Unis), ses séjours dans diverses villes d'Allemagne, ses retours à Vienne, sa ville natale, lieu de tous les malaises.

    Le fil rouge est la discrimination constante, ressentie sans jamais parvenir à déterminer si elle la concerne en tant que « Femme » ou en tant que « Juive ». Ruth Klüger analyse, débat avec elle-même et avec les autres ; que garde-t-on, que refoule-t-on de ce que l'on a vécu ? Quels sont les mécanismes si complexes de la mémoire individuelle et de l'attitude collective envers les horreurs du passé et leurs victimes, leurs auteurs et leurs témoins ?

    Compte-rendu et accusation - énoncés avec un humour « klügerien » - se recoupent sans délimitation. Ce qui de prime abord peut faire l'effet d'une susceptibilité excessive au moindre manquement impressionne l'instant d'après par une lumineuse exigence d'équité. Et tout le récit submerge le lecteur par cette sincérité d'une intelligence souveraine, aux antipodes de toute paranoïa, qui est le cadeau qu'offre la générosité exceptionnelle d'une femme exceptionnelle.

  • « Dans mon enfance, j'ai beaucoup appris grâce aux histoires. Ce qui m'a le plus marquée, c'est que les méchants utilisaient leur cervelle et parvenaient toujours à quelque chose. [...] Aussi j'ai pensé qu'on avait besoin de gentils qui avaient quelque chose dans le crâne, des gentils actifs, et non pas des nouilles passives. «Un méchant gentil. Est-ce que ça n'existe pas ?» Alors, peu à peu, j'ai décidé d'en être un ».

    Benigna déborde d'optimisme ; rouée, futée, elle se présente comme la descendante de Machiavel.

  • Le vieux puits

    Magda Szabó

    Magda szabô nous offre une clé pour la suivre au pays de son enfance émerveillée : le vieux puits se trouvait dans le jardin de la petite fille, l'adulte qu'elle est devenue s'y laisse glisser, telle alice, pour retrouver, intacts et vivants, sa ville natale, ses amis, ses parents.
    Les pierres ont conservé les voix, les rires, les joies, et restituent les êtres.

  • Mira Popovic s'attache à ces êtres et ces objets que croisent nos existences. De leur banalité apparente, elle tire des histoires étonnamment lumineuses et énigmatiques.
    On y croise aussi bien un homme fasciné par une paire de chaussures au gris-noir subtil, qu'un pichet au motif de fleurs kitch haï par toute une famille et qui est néanmoins subtilisé par un voleur, ou encore une clé apparemment inutile que l'auteur décide de mettre dans son texte pour ne pas la jeter. Des souvenirs d'enfance qui remontent à la surface au hasard d'une rencontre ou d'une situation : comme ce sourd-muet de son village de Serbie, écrasé pour ne pas avoir entendu le klaxon d'un camion signalant son arrivée à tombant ouvert. Ou cette course dans Paris où une femme fixe la nuque d'un chauffeur de taxi qui lui rappelle son amant : elle lui demande de ne pas se retourner pour prolonger le plaisir de cette ambiguïté et imaginer que le voyage à deux à Paris tant rêvé se réalise. Mira Popovic nous conte des souvenirs d'enfance, des histoires d'amour ou de pures fantaisies, prenant le quotidien à contre-pied. Ce recueil allie avec brio cocasserie, tendresse et humour.
    L'ouvrage se construit en trois parties. La première réunit les nouvelles où, sous une apparence de normalité, les intrigues cheminent entre absurde et cocasse.
    La deuxième regroupe des nouvelles liées au contexte spécifique Belgrade-Paris, les deux patries de l'auteur, deux mondes dont la synthèse se fait dans ses réminiscences.
    La troisième partie, quant à elle, rassemble de fulgurantes évocations, sous forme de brefs contes, sortes d'instantanés photographiques pris à la lumière incertaine des rêves.

  • Au tréfonds de la galice, le marquis d'ulloa ripaille, boit, chasse avec le curé, vit en concubinage avec sa servante, tandis que primitivo, l'intendant du château, joue de tous les vices et faiblesses de son maître pour le voler et s'approprier le domaine.
    Frais émoulu du séminaire, julian, le chapelain, tente de sortir le marquis de cette féodalité archaïque, de la soustraire à l'influence maléfique des lieux et au machiavélisme de son régisseur : il en sera la première victime.

  • « 4 octobre [1940].
    Les premières mesures contre les Juifs : le recensement. J'en pleurerais. J'en pleurais presque cet après-midi chez le dentiste qui m'en parlait - avec indignation : "Comment est-ce possible, chez nous, en France ?" J'ai l'impression que toutes ces mesures soulèvent de dégoût même les plus réactionnaires. Peut-être y aura-t-il quelque chose à faire un jour contre tout cela. Quand même. Vivre pour cela. Et c'est tout ».

    Édith Thomas (1909-1970) fut un des acteurs déterminants de la résistance intellectuelle durant l'Occupation. Cheville ouvrière des Lettres françaises, elle publie ses Contes d'Auxois aux Éditions de Minuit clandestines et trois de ses poèmes paraissent sous le nom d'Anne dans l'anthologie L'Honneur des Poètes. Sa rigueur, sa lucidité prémonitoire, sa formation d'historienne (issue de l'École des Chartes, elle fut conservateur aux Archives nationales jusqu'à la fin de sa vie), font de son Journal et du Journal intime de Monsieur Célestin Costedet (régal de méchanceté vengeresse) - qu'elle tint d'octobre 1940 à mai 1941 et que nous publions en seconde partie de cet ouvrage -, des témoignages de tout premier ordre. Les deux, écrits au jour le jour, dépendent des mêmes contingences temporelles et leur lecture simultanée se révèle passionnante et riche d'enseignements.

  • La briganta

    Maria Rosa Cutrufelli

    Sicile, printemps 1861. Au coeur de la tourmente qui secoue l'Italie, une jeune noble en habit d'homme, rejoint la bande de Spaziante, un ancien métayer de sa famille.

    La scène inaugurale, étonnamment froide, où Margherita enfonce une épingle à cheveux dans la gorge de son mari endormi, rejoint celle, paroxystique, où, moitié inconsciente, moitié provocatrice, elle accompagne les hommes dans un bordel de campagne. Le sang est partout, il donne sa pulsation au roman. Il lui confère cette atmosphère lourde, charnelle, comme tissée dans la toile d'araignée d'interdits, d'attirances et de répulsions qui tient prisonniers Margherita, Cosimo, Carmino et Antonia.

    Vingt ans plus tard, au fond du bagne où elle croupit, la « Briganta » entreprend le récit de sa vie : « Écrire ses Mémoires est chose audacieuse pour une femme, peut-être encore plus que d'aller mener une vie de brigand dans les montagnes. »

  • Wharton publie The Writing of Fiction en 1925 afin d'établir ce qui constitue selon elle les principes rationnels, naturels et permanents d'une fiction bien construite.
    Elle suscite notre désir violent de plonger dans les oeuvres qu'elle analyse (celles de Balzac, Flaubert et Stendhal qu'elle met au premier rang, celle de Thackeray, Eliot, Hawthorne, Dostoïevski, etc.). Son projet s'affine au fur et à mesure, les « personnages » étant les éléments fondamentaux du roman, comme la « situation » est fondamentale pour le temps plus court de la nouvelle : « La nouvelle, plus que le roman, est la descendante des épopées et des ballades anciennes... » La joie que lui procure la découverte de Marcel Proust lui permet de « refuser » Joyce, de mieux dire sa colère à l'encontre de ce qu'elle considère comme « un fatras boursouflé de pornographie (de la sorte la plus grossièrement potache)... » Proust meurt en 1922 alors qu'Ulysses est publié par Sylvia Beach. Témoin d'un monde en décomposition, qu'elle a décrit dans ses livres, Wharton oppose ces deux figures majeures de la « modernité », mais sans pressentir le génie de Joyce.

  • À quatorze ans, Madelaine quitte l'orphelinat avec un métier : couturière.
    Éblouie par la fluidité des matières et l'explosion des couleurs, déjà experte dans l'art de la coupe, elle crée ses premières robes. Puis, à Paris, les clientes repèrent ses créations.
    Ses modèles ont un succès fou, l'atelier déborde de commandes. Désormais, la maison portera son nom : «Madelaine Delisle». Le siècle défile, inventions, restrictions, destructions... L'après-guerre offre Tadeusz, et son fol amour de la vie, à Madelaine. Lucie naîtra. La jeune femme dessine quantité de modèles pour sa fille... Mais les vieux démons rôdent : pourquoi ne parvient-elle pas à toucher sa fille, à lui parler, à l'aimer ?... Le couple se délite, Madelaine s'isole...
    Roman d'initiation, du désir de donner et de la nécessité du choix, Le Temps d'une chute est une fresque du XXe siècle filtrée au pochoir de la Mode.

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