Rivages

  • Disséquer le verbe formé dans le cerveau et que la bouche peine à expulser pour devenir parole. Voilà le projet de Babouillec dans ce court texte incisif et poétique. En surveillant les échanges chimiques au niveau de ses synapses, en scrutant son reflet dans le miroir, en analysant les mots qui se forment sur son lobe frontal, l'artiste s'interroge sur ce qui crée la différence et observe, perplexe, la course des messages nerveux sous sa peau qui l'isole. Par un dépeçage de son propre corps, par la violence des émotions qu'elle provoque, c'est notre peur collective de la solitude qu'elle éveille, et c'est le droit de chacun à être écouté et compris que Babouillec revendique.

  • «Ne vois-tu pas, dit Plutarque, quelle grâce possèdent les paroles de Sappho pour enchanter de leurs sortilèges ceux qui les écoutent ?» Sappho serait née aux environs de 650 avant J.-C., au plus tard en 630. Admirable poète, «la dixième Muse» met au jour l'intrication désespérée de la souffrance (morale) et de la douleur (physique). Elle la révèle en la faisant chanter. Elle a inventé le mal d'amour. Il faut penser que c'est une parole neuve, la parole neuve et libre de Sappho. Écoutons la parole et la voix de Sappho, pour autant que nous pouvons l'entendre, vivante malgré les mutilations du temps. Dans ces poèmes, merveilleux de simplicité apparente, il faut aller à petits pas, il faut peindre à petits traits, s'interroger sur les mots les plus simples, ne pas les transformer en métaphore. S'attacher au texte, dans un travail artisanal, pour qu'une clarté, de temps à autre, nous foudroie. Ce livre réunit l'ensemble de la collection des fragments de Sappho. Edition bilingue

  • Il convient, pour Patrizia Cavalli, de renverser les lieux communs et les catégories habituelles de la critique : légèreté épigrammatique, journal intime, canzoniere amoureux.
    L'opération qui se joue dans ce Toujours ouvert théâtre (le terme doit être également entendu ici dans son sens anatomique) n'est pas légère, mais âpre et cruelle ; elle n'est pas monodique ni intime, mais chorale et publique, elle ne concerne pas tant l'amour que la physiologie et l'éthologie d'un corps primordial. Le personnage innommé qui, entre mannequins hagards et figurants hautains, se déplace comme un somnambule sur cette scène sans rideau, n'est ni un moi lyrique ni un moi psychologique, - ce n'est même plus un moi.
    C'est quelque chose d'inouï, ni humain ni animal, une vie inséparable de sa forme, et une poésie dont l'unique motif est l'habitude : un éthos. Ce poète désenchanté et presque préhistorique, maître hors pair du vers et de la rime intérieure, souverainement dénué de scrupules moraux, recroquevillé dans sa paresse " spirituelle ", est parvenu à retrouver l'unité de parole et de forme de vie que les Anciens appelaient " muse ", et a écrit la poésie la plus intensément " éthique " de la littérature italienne du vingtième siècle.

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