Verdier

  • « Le hasard m'avait fait naître sur un morceau de territoire dont l'histoire pouvait s'inscrire entre deux dates : 1830-1962. Tel un corps, l'Algérie française était née, avait vécu, était morte. Le hasard m'avait fait naître sur les hauteurs de la Ville Blanche, dans une rue au joli nom : rue des Bananiers. Dans la douceur de sa lumière, j'avais appris les jeux et les rires, j'avais appris les différences, j'avais aimé l'école Au Soleil et le cinéma en matinée, j'avais découvert l'amitié et cultivé le goût du bonheur. ».
    En remontant le cours d'une histoire familiale sur quatre générations, Béatrice Commengé entremêle subtilement la mémoire d'une enfance et l'histoire de l'Algérie française. Au plus près de l'esprit des lieux, elle parvient à donner un relief singulier au récit de cet épisode toujours si présent de notre passé.

  • Permafrost

    Eva Baltasar

    Pour pouvoir vivre, la narratrice de Permafrost n'a eu d'autre choix que de se protéger des femmes auprès desquelles elle a grandi ; mère, soeur, tante, de leurs obsessions navrantes, de l'hypocrisie familiale et son cortège de mensonges ou de sourires pour entretenir cette idée de l'épouse comblée et de la mère épanouie. Mais derrière l'épaisse cuirasse qu'elle a dû se fabriquer, ne se retrouve-t-elle pas prise comme dans une terre perpétuellement gelée, enfermée avec ses pensées suicidaires ?
    Heureusement il y a les chambres, celles où elle se réfugie dans la lecture passionnée d'autres vies, et celles où elle découvre le corps et les caresses d'amantes fabuleuses.
    S'isoler, s'adonner au plaisir, même non solitaire, ne suffisent cependant pas à apaiser son malaise.
    Pour se libérer, il faut ce récit, écrit comme l'on se parle à soi-même, sans détour et sans craindre ni ce qui paraît immuable ni ce qui serait provisoire. Un corps avec ses sensations, une voix avec ses réminiscences, ses craintes et ses limites, pour enfin se sentir « vivante, vivante comme jamais ».

  • En 2012, Thésée quitte « la ville de l'Ouest » et part vers une vie nouvelle pour fuir le souvenir des siens. Il emporte trois cartons d'archives, laisse tout en vrac et s'embarque dans le dernier train de nuit vers l'est avec ses enfants. Il va, croit-il, vers la lumière, vers une réinvention. Mais très vite, le passé le rattrape. Thésée s'obstine. Il refuse, en moderne, l'enquête à laquelle son corps le contraint, jusqu'à finalement rouvrir « les fenêtres du temps »...

  • Avant que j'oublie

    Anne Pauly

    Il y a d'un côté le colosse unijambiste et alcoo- lique, et tout ce qui va avec : violence conju- gale, comportement irrationnel, tragi-comédie du quotidien, un « gros déglingo », dit sa fille, un vrai punk avant l'heure. Il y a de l'autre le lecteur autodidacte de spiritualité orientale, à la sensibilité artistique empêchée, déposant chaque soir un tendre baiser sur le portrait pixellisé de feue son épouse ; mon père, dit sa fille, qu'elle seule semble voir sous les appa- rences du premier. Il y a enfin une maison, à Carrières-sous-Poissy et un monde ancienne- ment rural et ouvrier.
    De cette maison, il va bien falloir faire quelque chose à la mort de ce père Janus, colosse fragile à double face. Capharnaüm invraisemblable, caverne d'Ali-Baba, la maison délabrée devient un réseau infini de signes et de souvenirs pour sa fille qui décide de trier méthodiquement ses affaires. Que disent d'un père ces recueils de haïkus, auxquels des feuilles d'érable ou de papier hygiénique font office de marque-page ?
    Même elle, sa fille, la narratrice, peine à déceler une cohérence dans ce chaos. Et puis, un jour, comme venue du passé, et parlant d'outre- tombe, une lettre arrive, qui dit toute la vérité sur ce père aimé auquel, malgré la distance sociale, sa fille ressemble tant.

  • 47 % des vertébrés disparus en dix ans : faut qu'on se refasse une cabane, mais avec des idées au lieu de branches de saule, des images à la place de lièvres géants, des histoires à la place des choses.
    Olivier Cadiot Il faut faire des cabanes en effet, pas pour tourner le dos aux conditions du monde présent, retrouver des fables d'enfance ou vivre de peu ;
    Mais pour braver ce monde, pour l'habiter autrement, pour l'élargir.
    Marielle Macé les explore, les traverse, en invente à son tour. Cabanes élevées sur les ZAD, sur les places. Cabanes bâties dans l'écoute renouvelée de la nature, dans l'élargissement résolu du « parlement » des vivants, dans l'imagination d'autres façons de dire « nous ». Cabanes de pensées et de phrases, qui ne sauraient réparer la violence faite aux vies, mais qui y répliquent en réclamant très matériellement un autre monde, qu'elles appellent à elles et que déjà elles prouvent.
    Marielle Macé est née en 1973. Ses livres prennent la littérature pour alliée dans la compréhen- sion de la vie commune. Ils font des manières d'être et des façons de faire l'arène même de nos disputes et de nos engagements.

  • Oaristys

    Emmanuelle Rousset

    • Verdier
    • 4 Octobre 2018

    Les oaristys sont, dans la poésie antique, des paroles d'amour en forme de dialogue entre deux amoureux. Dans ces oaristys modernes, on n'entend qu'une des deux voix, celle de la femme, parlant de tout près à l'homme aimé, mi-voix célébrant l'humaine félicité d'être l'un à l'autre. Mais, si intime et privée qu'elle soit, cette voix de femme répercute la polarité générale des sexes, telle que l'époque la repense et la change, manière de renouveler l'éternel mystère de l'étrangeté de l'autre que ce mystère rend désirable.
    Si la guerre des sexes, loin d'être de nature, ou de rendre fatal l'assujettissement de l'un à l'autre, n'était qu'un symptôme de la prédo- minance des valeurs de la guerre, rien n'empê- cherait d'espérer comme possible l'avènement d'une relation enfin heureuse et apaisée entre les hommes et les femmes. De guerre lasse, ces oaristys assument à la fois l'amour pour les hommes, les accents de rébellion contre un pouvoir subi et des mensonges rabaissants, et l'aspiration à un équilibre supérieur et à un hommage réciproque des deux sexes.

  • « Il y aura ce que nous avons été pour les autres, des bribes, des fragments de nous que parfois ils crurent entrevoir.
    Il y aura ces rêves de nous qu'ils nourrirent, et nous n'étions jamais les mêmes, nous étions chaque fois ces inconnus magnifiques qu'ils inventaient, ces idées de nous telles des ombres fragiles dans de vieux miroirs oubliés au fond des chambres, et qui ajoutées à nos propres rêves, nos propres et inlassables tentatives de nous-mêmes, composeront durant quelques années encore de la vie sur cette terre cette étrange et brillante, et croirait-on inoubliable mosaïque, où rien ni personne ne permettra de dire vraiment qui nous fûmes. »
    Les Petites Terres est un récit d'un seul tenant, tout entier livré à l'évocation d'un amour dont la secrète permanence - au-delà des déchirements, de l'exil et de l'ultime séparation - est la part lumineuse du dernier livre de Michèle Desbordes.

  • " D'abord il était facile de faire un tableau, ce n'était pas un problème. La vraie tâche était de cerner la bête. Ensuite je n'imaginais pas cerner la bête sans que s'y mêlât une affaire d'amour. Enfin, quelque chose avait bien commencé ici, à l'angle de la villa Chagrin et de l'Adour, où le hasard me faisait vivre. Me faisait vivre. La question touchait Bram et Marthe. Elle me concernait aussi. " Il s'agit, dans ce livre - au style économe et resserré, volontairement lent dans la progression - de chercher les effets croisés et conjoints de deux temps narratifs : celui de la perte d'une relation amoureuse (et par là d'une personne en soi-même) et celui d'une disparition qui appartient à une autre histoire : celle de Marthe Arnaud, compagne de Bram van Velde, qui connut une existence à la fois intense et tragique.


  • au centre de l'histoire une petite place du xive arrondissement à paris.
    de sa fenêtre, la narratrice voit défiler les habitués de son quartier. au fil des jours, chacun vient y jouer son rôle, comme dans un film muet ou au théâtre. on entre, on pleure, on crie, on sort. catherine weinzaepflen, dans la peau du metteur en scène, narre ou invente, sur le mode ludique, l'histoire de chacun : du boulanger au sdf, de la marchande de journaux aux skins, sans oublier ceux qui ne traversent la place qu'une seule fois et disparaissent.
    elle nous offre un récit sensible et drôle, et la vie, comme souvent, devient un roman. le nôtre.

  • Cristina Comencini place son dernier roman, Matriochka, sous le signe de l'emboîtement et du multiple : le titre évoque ces poupées russes gigognes, à l'image desquelles chaque femme en contient plusieurs autres.
    Ainsi en est-il d'Antonia, figure centrale du roman, célèbre femme sculpteur obèse, monumentale, âgée, qui porte en elle, intactes, toutes les femmes qu'elle a été et qui se font jour au fur et à mesure des entretiens menés avec son interlocutrice, Chiara, jeune romancière frustrée venue à la biographie par dépit. Entre les deux femmes aux vies à la fois contraires et proches s'instaure peu à peu une relation intense, qui envahit la sphère privée de la biographe, et va déterminer chez elle un renversement radical : au lieu d'une biographie, c'est une oeuvre de fiction qu'elle écrira finalement.
    Le roman se constitue donc autour de l'auto/bio/graphie, des enjeux de l'écriture, et plus particulièrement de la création féminine - pleine et puissante chez Antonia, longtemps entravée chez Chiara. De son écriture précise et sensuelle, traversée par l'humour autant que par la mélancolie, Cristina Comencini fait vivre et analyse sans complaisance tous les êtres - pères, frères, amants ou époux, et figures maternelles surtout - qui gravitent autour des deux femmes en un mouvement vertigineux de rapprochement et d'éloignement, dans l'espace comme dans le temps.
    Sont ainsi évoqués tous les âges de la vie, de l'enfance fragile et mystérieuse à la vieillesse immobilisée, et aussi les avatars du corps, réel ou sculpté, aimé ou refusé, déformé, morcelé, recomposé - dans le rêve, le fantasme ou le bronze. L'auteur, attentive comme dans ses précédents romans à la complexité des destins, entend nous rappeler ici que tous les corps, que toutes les vies sont gigognes.

  • Née dans une famille juive de Berlin en 1891, Nelly Sachs échappe de justesse aux persécutions nazies et se réfugie en Suède en compagnie de sa mère en 1940.
    Soumise à l'effroyable pression de l'histoire, elle s'enferme dans le silence puis, après une relecture de la Bible dans la traduction novatrice de Martin Buber et Franz Rosenzweig dont les premiers volumes avaient paru avant la guerre, recommence à écrire à partir de 1943. Naissent alors, le plus souvent la nuit, les poèmes qu'elle rassemble en 1946 sous le titre Dans les demeures de la mort. Elle considérera ce livre, qui la place aussitôt parmi les plus grands poètes de son temps, comme le véritable début de son oeuvre, souhaitant laisser dans l'ombre les textes qui l'ont précédé.
    Il contient une série de poèmes dédiés à un homme dont elle ne dira jamais le nom, son fiancé, mort en camp de concentration. Eclipse d'étoile, qui paraît en 1949, prolonge le recueil précédent par une méditation sur le destin d'Israël, sur la fidélité aux morts, sur la possibilité même de tirer encore une parole du silence après l'épreuve des ténèbres. La poésie de Nelly Sachs interpelle les bourreaux, convoque la mémoire des prophètes, et s'affirme comme l'expression de " cette ardeur du coeur qui veut franchir toutes les frontières ", toute patrie étant perdue.

    Morte à Stockholm en 1970, quatre ans après avoir reçu le Prix Nobel de Littérature, Nelly Sachs apparaît aujourd'hui comme l'une des voix majeures du XXe siècle. Mireille Gansel propose ici la première traduction complète de ses deux premiers recueils, réalisée dans un souci de fidélité non seulement au sens mais à l'usage particulier du souffle qui caractérise la diction poétique de Nelly Sachs.

  • Dans le berlin du début des années trente, un jeune homme qui hésite sur sa vocation et que sa famille destine à une carrière diplomatique, se trouve arraché à son train de vie bourgeois et à ses préoccupations d'étudiant par la rencontre d'une chanteuse de cabaret.
    Celle-ci ne s'appelle pas pour rien sibylle : à la suite de cette figure énigmatique qui n'est peut-être qu'un reflet, le narrateur découvre la vie nocturne de la ville et plonge dans un univers cosmopolite fait d'inquiétantes rencontres et de fuites incessantes, que l'écriture d'annemarie schwarzenbach restitue en de brefs chapitres puissamment évocateurs. dans cette nouvelle oú l'homosexualité de l'auteur trouve à s'exprimer sous le masque d'un narrateur masculin, c'est l'énigme du désir et celle de la féminité qui viennent fracturer l'univers du héros, obligé de réviser radicalement les valeurs du monde bourgeois, et tenté de fuir dans l'alcool, la vitesse, la solitude ou la mort.
    Paru au printemps 1933, ce court récit d'atmosphère montrait la vole d'un " lyrisme " narratif dépouillé, à l'opposé des grandes fresques romanesques de l'époque. la date de sa publication lui confère une aura supplémentaire : il sonne le glas du berlin cosmopolite sur lequel allait s'abattre le national-socialisme.

empty