Sabine Wespieser

  • L'ami

    Tiffany Tavernier

    C'est un samedi matin comme un autre, dans la maison isolée où Thierry, le narrateur, s'est installé des années auparavant. Il y vit avec sa femme Élisabeth, encore endormie ;
    Leur fils habite loin désormais. Leur voisin Guy est rentré tard, sans doute a-t-il comme souvent roulé sans but avec sa fourgonnette. Thierry s'apprête à partir à la rivière, quand il entend des bruits de moteur.
    La scène qu'il découvre en sortant est proprement impensable : cinq ou six voitures de police, une ambulance, des hommes casqués et vêtus de gilets pare-balles surgissant de la forêt. Un capitaine de gendarmerie lui demande de se coucher à terre le temps de l'intervention.
    Tout va très vite, à peine l'officier montre-t-il sa stupeur lorsque Thierry s'inquiète pour Guy et Chantal, ses amis.
    Thierry et Élisabeth, qui l'a rejoint, se perdent en conjectures.
    En état de choc, ils apprennent l'arrestation de ces voisins si serviables, les seuls à la ronde, avec qui ils ont partagé tant de bons moments.
    Tenu par le secret de son enquête, le capitaine Bretan ne leur donne aucune explication, il se contente de solliciter leur coopération. Au bout de vingt-quatre heures de sidération, réveillé à l'aube par des coups frappés à la porte, Thierry réalise enfin, filmé sur son seuil par une journaliste à l'affût de sensationnel, que Guy Delric est le tueur des fillettes qui disparaissent depuis des années.
    Oscillant entre le déni, la colère et le chagrin, cet homme au naturel taciturne tente d'abord désespérément de retrouver le cours normal de sa vie : mais à l'usine, où il se réfugie tant bien que mal dans l'entretien des machines dont il a la charge, la curiosité de ses collègues lui pèse. Chez lui, la prostration d'Élisabeth le laisse totalement impuissant. Tandis que s'égrène sur toutes les chaînes de télévision la liste des petites victimes, il plonge dans ses carnets, à la recherche de détails qui auraient dû lui faire comprendre qui était véritablement son voisin. Les trajets nocturnes en fourgonnette, par exemple, ou cette phrase prononcée par Guy alors qu'ils observaient des insectes - un de leurs passe-temps favoris -, à propos de leur cruauté : « Tu sais quoi, Thierry, même le plus habile des criminels n'est pas capable d'une telle précision. » La descente aux enfers de cet être claquemuré en lui-même va se précipiter avec le départ de sa femme, incapable de continuer à vivre dans ce lieu hanté, cette maison loin de tout où elle avait accepté d'emménager avec réticence.
    Tiffany Tavernier va dès lors accompagner son protagoniste dans un long et bouleversant voyage. Pour trouver une réponse à la question qui le taraude - comment avoir pu ignorer que son unique ami était l'incarnation du mal -, il n'a d'autre choix que de quitter son refuge, d'abandonner sa carapace. Thierry part sur les traces d'un passé occulté - une enfance marquée par la solitude et la violence, dont les seuls souvenirs heureux sont les séjours dans la ferme de son grand-père mort trop tôt.
    Avec ce magnifique portrait d'homme, la romancière, subtile interprète des âmes tourmentées, continue d'interroger - comme elle l'avait fait dans Roissy (2018) -, l'infinie faculté de l'être humain à renaître à soi et au monde.

  • Près de dix ans se sont écoulés depuis la parution du dernier livre de Claire Keegan, pendant lesquels elle a animé des ateliers de creative writing dans le monde entier. À ses étudiants, elle enseigne avec constance que l'écriture est affaire de suggestion, jamais d'explication, et qu'un auteur accompli se doit de maîtriser sa phrase et sa structure, mais aussi le moindre de ses paragraphes.
    Ce genre de petites choses, son nouveau récit, est une éblouissante mise en pratique de ces préceptes. Dans une petite ville de l'Irlande rurale, Bill Furlong, le marchand de bois et charbon, s'active à honorer ses commandes de fin d'année. Aujourd'hui à la tête d'une petite entreprise et père de famille, il a tracé seul son chemin : accueilli dans la maison où sa mère, enceinte à quinze ans, était domestique, il a eu plus de chance que d'autres enfants.
    En cette veille de Noël, il va déposer sa livraison au couvent où les soeurs du Bon Pasteur - sous prétexte de les éduquer - exploitent à des travaux de blanchisserie des « filles de mauvaise vie ».
    Ce qui se joue alors dans le coeur simple de cet homme, Claire Keegan va le laisser apparaître avec une intensité et une finesse qui donnent tout son prix à la limpide beauté de ce récit, aussi énigmatique et bouleversant que l'était Les Trois Lumières.

  • Rien ne semble pouvoir troubler le calme du grand-duché d'Éponne. Les accords financiers y décident de la marche du monde, tout y est à sa place, et il est particulièrement difficile pour un étranger récemment arrivé de s'en faire une, dans la capitale proprette plantée au bord d'un lac.
    Accueillir chez lui un migrant, et rendre compte de cette expérience, le journaliste vedette Jean-Marc Féron en voit bien l'intérêt : il ne lui reste qu'à choisir le candidat idéal pour que le livre se vende.
    Ailleurs en ville, quelques amis se retrouvent pour une nouvelle séance d'écriture collective : le titre seul du pamphlet en cours - Remonter le courant, critique de la déraison capitaliste - sonne comme un pavé dans la mare endormie qu'est le micro-État.
    Subtile connaisseuse des méandres de l'esprit humain, Diane Meur dévoile petit à petit la vérité de ces divers personnages, liés par des affinités que, parfois, ils ignorent eux-mêmes. Tandis que la joyeuse bande d'anticapitalistes remonte vaillamment le courant de la domination, l'adorable Hossein va opérer dans la vie de Féron un retournement bouleversant et lourd de conséquences.
    C'est aussi que le pamphlet, avec sa charge d'utopie jubilatoire, déborde sur l'intrigue et éclaire le monde qu'elle campe. Il apparaît ainsi au fil des pages que ce grand-duché imaginaire et quelque peu anachronique n'est pas plus irréel que le modèle de société dans lequel nous nous débattons aujourd'hui.
    Doublant sa parfaite maîtrise romanesque d'un regard malicieusement critique, Diane Meur excelle à nous interroger : sous ce ciel commun à tous les hommes, l'humanité n'a-t-elle pas, à chaque instant, le choix entre le pire et le meilleur ?

  • Rome, 2014, fin de l'été. Alors qu'il lisait sur sa terrasse ensoleillée, le coeur de Giangiacomo - dit Gigi - s'est arrêté. Une mort rapide, sans douleur, comme il l'avait toujours souhaitée, se souvient sa fille Elvira, appelée en urgence. Gigi venait de fêter ses soixante-dix ans.
    Quelques jours plus tard, sous une pile de relevés bancaires, la jeune femme tombe sur un manuscrit inachevé. Elle pense à la trame d'un film - Gigi était cinéaste -, mais, au coeur du texte, découvre une certaine Clara, une journaliste belge. Son intuition lui souffle qu'elle doit exister.
    Elvira comprend que le récit de Gigi correspond à sa partie d'un livre qu'ils avaient décidé d'écrire ensemble, pour se prouver leur amour. Clara y aurait répondu par sa propre version de l'histoire.
    S'absorbant dans les pages de Gigi, Elvira y retrouve la proximité qui la liait à lui, mais comprend aussi la matière infiniment précieuse dont était tissé son amour pour cette femme rencontrée quatre ans auparavant. Un amour de la maturité, vécu comme une nouvelle vie parallèle, qui n'enlèverait rien à leurs existences établies :
    Clara, elle aussi, est mariée, heureuse, mère de deux fils. Gigi écrit le bonheur des retrouvailles, dans sa maison de Sardaigne notamment, l'abandon des corps, les rires, les films des cinéastes qu'il admire, Antonioni et Rossellini, vus et revus ensemble.
    Clara et Gigi parlent beaucoup : elle veut tout savoir de sa vie passée, de ses années militantes, lui aime la faire rire, lui racontant d'invraisemblables anecdotes. L'histoire familiale de Gigi revient souvent dans leurs conversations, qui a marqué ses choix d'adulte. Surtout la mort de son père, tué en 1945 par des fascistes après des années de combat dans le rang des partisans. La politique est au coeur de son travail de cinéaste : sa rencontre avec Clara remonte à la sortie de son dernier film, sur Gramsci.
    Elle était venue à Rome pour l'interviewer.
    Clara écrira à son tour sa partie. Sans doute l'insistance d'Elvira, qui a retrouvé sa trace, a-t- elle été déterminante. Entre chagrin et révolte - Gigi n'était pas censé partir sans qu'ils aient pu discuter ensemble de leur projet -, elle commence par imaginer ce qu'auraient été ces échanges. Des disputes de couple clandestin, l'un contestant la version de l'autre, dans un fatras d'émotions. Mais à quoi bon ? Avec qui partager un secret naguère si léger, comme s'il fallait dans la solitude expier les amours illicit es ? Clara entame alors ce qu'elle appelle un diario di una mancanza, un journal d'absence - Clara s'exprime dans sa langue, en français, même si, avec Gigi, elle parlait l'italien, parfois l'anglais, dont les expressions émaillent le texte. Au fil des jours, c'est aussi à Elvira qu'elle va s'adresser. Avec pudeur, avec délicatesse, Clara évoque pour la jeune fille au seuil de sa vie sentimentale la plénitude de cet amour caché qui coexistait si bien avec sa vie au grand jour.
    Pure bliss, gioia, joie, avait coutume de répéter Gigi.

  • La lucidité et la hardiesse d'Edna O'Brien sont tout entières dans ses éblouissants mémoires. Quand cette " fille de la campagne ", née en 1930 au fin fond de l'Irlande rurale, devenue l'auteur d'une oeuvre majeure, entreprend de raconter sa vie, se dessine en creux le portrait d'une femme libre et d'une créatrice farouchement attachée à son indépendance.
    Arrivée à Dublin après une enfance solitaire et des années de couvent, l'étudiante en pharmacie découvre avec passion la littérature et le monde des lettres. Elle décide, contre l'avis de ses parents, d'épouser l'écrivain Ernest Gébler, avec qui elle part s'installer à Londres dès 1958.
    Lors de la parution de son premier roman, Les Filles de la campagne (1960), le scandale est énorme et le livre interdit en Irlande. Le couple ne résiste pas au succès de la jeune femme. Elle se bat pour obtenir la garde de ses deux fils, et décide alors qu'elle sera avant tout mère et écrivain, que rien jamais ne l'éloignera de sa table de travail.
    Edna O'Brien évoque avec le plus grand naturel sa vie dans le " Swinging London " des années soixante. Sur Robert Mitchum, Paul McCartney, Marlon Brandon ou Richard Burton, qui furent des amants ou des frères - les deux seules catégories d'hommes selon elle -, elle livre des souvenirs drôles et tendres. Jamais d'amertume dans ces mémoires, même quand passent les ombres qui hantent sa vie et nourrissent son oeuvre, celles de ses parents et celle de son mari destructeur et jaloux.
    Sur le Nord, sur New York, sur ses réussites et ses échecs, ses joies et ses chagrins, les pages s'enchaînent avec l'apparente fluidité que donne à la grande styliste qu'elle n'a jamais cessé d'être l'obsession du mot juste.

  • Puis le ronflement sourd de la rame qui s'approchait à grande vitesse a provoqué un frémissement parmi les rares voyageurs. Le vieil homme s'est tourné vers moi avec toujours ce sourire limpide, j'ai cru qu'il allait me demander quelque chose, mais il a sauté sur les rails comme un enfant qui enjambe un buisson, avec la même légèreté.
    Avant que le vieil homme ne se jette sur la voie en lui adressant son dernier sourire, la narratrice partait rejoindre l'homme qu'elle aime à l'hôtel des Embruns. Le choc a fait tout basculer. Plutôt que d'aller à la gare, elle s'enfonce dans les rues de Paris pour une longue errance nocturne sous l'orage. Revenue chez elle au petit matin, toujours incapable d'expliquer à son amant pourquoi elle n'était pas au rendez-vous, elle murmure à son intention le récit de sa nuit blanche. Lui, le photographe pour qui les mots ne sont jamais à la hauteur, sera-t-il capable de comprendre l'énigmatique message qu'elle finit par lui laisser : " Écoute la pluie " ?
    Avec ce roman dense et bouleversant, Michèle Lesbre poursuit une oeuvre lumineuse qu'éclaire le sentiment du désir et de l'urgence de vivre.

  • ROMAN SANS TITRE. " Toute la nuit, j'ai entendu le vent hurler travers la gorge des mes perdues. D'interminables gmissements entrecoups de sanglots. Parfois, il hennissait comme une jument en chaleur. Le toit de bambou tremblait, les tiges crases sifflaient. On et dit une symphonie funbre traversant la campagne. Notre veilleuse vacillait, prte s'teindre. J'ai sorti la tte de la couverture. J'ai souffl la flamme, esprant vaguement sombrer corps et me dans la nuit.
    Une branche morte frappait le mur en cadence. Impossible de dormir. Dehors le vent mugissait comme une bte sauvage ! Alors j'ai murmur une prire : "Chres surs qui avez vcu, qui tes mortes en tres humains, ne nous hantez plus. Protgez-nous. Armez nos corps, clairez notre esprit. Que nous puissions vaincre chaque combat... Quand viendra la victoire, quand notre patrie connatra la paix, nous vous ramnerons la terre de vos anctres."
    J'ai enfoui mon visage sous la couverture. J'ai essay d'oublier le vent. Mais le vent continuait de traverser la couverture, de s'engouffrer dans la gorge des mes perdues. Deux semaines auparavant nous y avions enterr six jeunes filles. "
    Ainsi commence Roman sans titre, paru en France, aux ditions des Femmes, en 1992, et aujourd'hui rdit chez Sabine Wespieser diteur, qui depuis 2006 publie les livres de la grande romancire vietnamienne.
    Premier des romans de Duong Thu Huong interdit de publication au Vietnam, il raconte l'histoire d'un combattant au cur de la guerre. voquant dans un mlange de crudit et de compassion le quotidien des soldats, Duong Thu Huong dit la fondamentale absurdit de la guerre et l'horreur du systme totalitaire. Ici, la brutalit coexiste avec le courage et la solidarit, la btise guerrire ctoie l'engagement idaliste et le rve d'un nouveau Vietnam cohabite avec le machisme le plus ordinaire.

    Duong Thu Huong est ne en 1947 au Vietnam. vingt ans, elle dirigeait une brigade de la jeunesse communiste envoye au front pendant la guerre. Avocate des droits de l'homme et des rformes dmocratiques, elle n'a cess, travers ses livres et dans son engagement politique, de dfendre vigoureusement ses convictions, finissant par tre exclue du parti communiste en 1990, avant d'tre arrte et emprisonne sans procs. Depuis le succs en France de Terre des oublis, en 2006 (Grand Prix des Lectrices de Elle 2007), elle vit Paris, aprs des annes en rsidence surveille Hanoi. Aprs qu'elle a t un des crivains les plus populaires de son pays, ses livres sont dsormais interdits de publication au Vietnam.
    Son uvre est traduite dans le monde entier : avant son installation en France, y taient parus Histoire d'amour raconte avant l'aube (ditions de l'Aube, 1991), Paradis aveugles (1991) et Roman sans titre (1992) - aujourd'hui rdit -, tous deux aux ditions des Femmes et, aux ditions Philippe Picquier, Au-del des illusions (1996) et Myosotis (1998).
    Aprs Terre des oublis, sont parus chez Sabine Wespieser diteur Itinraire d'enfance (2007), le premier roman que Duong Thu Huong avait crit et publi au Vietnam en 1985, ainsi que, en 2009, Au znith.


  • L'ANTARCTIQUE « Chaque fois que la femme heureuse en ménage partait, elle se
    demandait comment ce serait de coucher avec un autre homme. » Dès la première
    phrase de la nouvelle titre de son recueil, Claire Keegan ferre l'attention du
    lecteur. L'intrigue qu'elle met en oeuvre en peu de pages ne le décevra pas.
    Qu'elle décrive des histoires d'amour malheureuses - dans L'Amour dans l'herbe
    haute, l'héroïne vient attendre, neuf ans après qu'ils se sont quittés, son
    amant sur la lande -, qu'elle évoque les ravages sur ses enfants de la folie
    d'une mère - Brûlures dit le traumatisme de toute une famille -, qu'elle parle
    de rivalités familiales (Les Soeurs), d'une histoire d'amour naissante entre un
    homme et une femme réunis par une petite annonce (Osez le grand frisson), ou de
    la vengeance d'une femme convaincue que son mari est responsable de la
    disparition de leur petite fille (La Soupe au passeport), l'auteur de ces
    textes montre d'entrée de jeu qu'elle est une grande nouvelliste : ses
    intrigues sont époustouflantes de densité dramatique, ses personnages, souvent
    des femmes de la classe moyenne, sont criants de vérité, son style est net et
    tranchant, et sa perception du monde et des rapports humains d'une absolue
    finesse. Le tour de force de Claire Keegan tient dans la précision de ses
    évocations et dans la paradoxale tranquillité  avec laquelle elle évoque les
    situations les plus extrêmes : ses personnages peuvent se débattre dans un
    monde indifférent et hostile, lutter contre l'absurdité de la vie, ils
    garderont toujours la maîtrise de leur destin. Avec ce premier recueil, dont
    les nouvelles se déroulent tantôt dans l'Irlande rurale, tantôt aux Etats-Unis,
    Claire Keegan a été comparée aux plus grands. Nuala O'Faolain, qui l'avait
    encouragée dès ses débuts, ne s'y était pas trompée. Claire Keegan est née en
    1968 en Irlande. Elle a grandi dans une ferme du comté de Wicklow, qu'elle a
    quittée pour aller étudier à La Nouvelle-Orléans et au pays de Galles.
    Également diplômée de Trinity College à Dublin, elle vit aujourd'hui près de
    Sligo. Antarctica est le premier des deux recueils de nouvelles qu'elle a
    publiés à ce jour. Saluée comme une des voix importantes de la jeune génération
    des écrivains irlandais, elle est traduite en chinois, en japonais, en italien,
    en slovène, en allemand, en tchèque, en bulgare et en espagnol, et elle a
    remporté plusieurs prix importants. Dans nombre de ces pays, ainsi qu'aux
    Etats-Unis, elle a figuré longtemps sur les listes de meilleures ventes.

  • Apercevant des flammes derrière une dune qu'elle longeait au gré de ses pérégrinations, la narratrice s'arrête. À la lisière de l'incendie, recroquevillé sous une couverture, un homme prostré contemple le sinistre. Intriguée, la femme accepte de rester près de lui. En rupture de ban, elle vient de quitter un poste de veilleuse de nuit dans un hôtel parisien. Elle a également rompu avec l'homme qu'elle aimait. Les personnages des romans de Modiano, qu'elle a intégralement relus à la faveur de ses nuits de veille, lui offraient sans doute une meilleure compagnie. Flottant entre les êtres réels et les êtres de fiction, elle suit ce qu'elle appelle sa « pente douce ». L'homme de la plage ne cesse de parler. Il est venu enterrer sa mère et, dirait-on, voir disparaître cette maison de malheur où se sont noués pour lui tant de drames : la jeune noyée d'un dimanche de son enfance, sa mère qui venait y rejoindre son amant, un ancien de l'OAS, et Sandra, avec qui il aurait aimé vivre là mais qui a été brutalement extradée vers l'Italie et emprisonnée. Au fil du monologue de ce compagnon de hasard, son auditrice est comme malgré elle envahie par ses propres fantômes. Ses deuils, son amour perdu à Bologne, sa quête et ses combats ressurgissent, brossant par touches légères le portrait d'une femme dont la liberté et la solitude sont les véritables compagnes. Avec ce onzième livre, Michèle Lesbre poursuit sa route, déterminée et lumineuse, où le pouvoir enchanteur des mots réveille la rumeur du monde.

  • Parce qu'elle était sans nouvelles de Gyl, qu'elle avait naguère aimé, la narratrice est partie sur ses traces. Dans le transsibérien qui la conduit à Irkoutsk, Anne s'interroge sur cet homme qui, plutôt que de renoncer aux utopies auxquelles ils avaient cru, tente de construire sur les bords du Baïkal un nouveau monde idéal.
    À la faveur des rencontres dans le train et sur les quais, des paysages qui défilent et aussi de ses lectures, elle laisse vagabonder ses pensées, qui la renvoient sans cesse à la vieille dame qu'elle a laissée à Paris. Clémence Barrot doit l'attendre sur son canapé rouge, au fond de l'appartement d'où elle ne sort plus guère. Elle brûle sans doute de connaître la suite des aventures d'Olympe de Gouges, auteur de la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne, de Marion du Faouët qui, à la tête de sa troupe de brigands, redistribuait aux miséreux le fruit de ses rapines, et surtout de Milena Jesenská qui avait traversé la Moldau à la nage pour ne pas laisser attendre son amant. Autour du destin de ces femmes libres, courageuses et rebelles, dont Anne lisait la vie à l'ancienne modiste, une belle complicité s'est tissée, faite de confidences et de souvenirs partagés. À mesure que se poursuit le voyage, les retrouvailles avec Gyl perdent de leur importance. Arrivée à son village, Anne ne cherchera même pas à le rencontrer.
    Dans le miroir que lui tend de son canapé rouge Clémence, l'éternelle amoureuse, elle a trouvé ce qui l'a entraînée si loin : les raisons de continuer, malgré les amours perdues, les révolutions ratées et le temps qui a passé. Le dixième livre de Michèle Lesbre est un roman lumineux sur le désir, un de ces textes dont les échos résonnent longtemps après que la lecture en est achevée.

    Michèle Lesbre vit à Paris. Son précédent roman, La Petite Trotteuse (Sabine Wespieser éditeur, 2005 et Folio, 2007), qui a remporté le prix des libraires Initiales, a consacré son talent d'écrivain.

  • Paru au Viêtnam en 1985, alors que Duong Thu Huong était encore " l'enfant chérie du Parti communiste ", ce roman de formation y remporta un énorme succès. Il est pour la première fois traduit en français.
    Duong Thu Huong évoque ici les tribulations d'une gamine entreprenante et plutôt espiègle dans le Viêtnam de la fin des années cinquante. La jeune Bê, douze ans, vit heureuse auprès de sa mère, professeur dans le bourg de Rêu, au centre du pays. Son père est soldat, en garnison à la frontière nord. Les jours s'écoulent paisiblement, entre les escapades à la rivière, le cirque ambulant où Bê la meneuse entraîne ses camarades, et l'école, où elle révèle déjà un caractère bien trempé, se rebellant vigoureusement contre tout compromis et volant au secours des plus faibles. C'est en cherchant à venger une de ses camarades, victime des assiduités du professeur de gymnastique - elle enferme le suborneur dans les toilettes - qu'elle finit par être exclue de l'école, alors qu'elle en est une des meilleures élèves. Bê a beau manifester par tous les moyens sa révolte devant tant d'injustice, rien n'y fait, même pas une grève de la faim. Elle décide alors de partir de chez elle pour aller rejoindre son père. Sa meilleure amie Loan, malheureuse du remariage de sa mère avec le chef du bourg, un être cupide et violent, la suit sans hésiter dans ce qui va devenir un sacré périple.
    Les deux fugueuses se retrouvent avec armes et bagages dans un train bondé. Inexpérimentées, elles ne tardent pas à se faire voler le sac où étaient entassés leurs trésors, amassés dans le plus grand secret, et bien sûr tous leurs vêtements. La force de caractère de Bê ne se dément pas : elle convainc Loan de poursuivre la route. Parvenues dans la petite ville de Lang, leur première étape, les deux amies sont confiées par un voyageur compatissant à une aubergiste qui accepte, contre quelques menus services, de leur fournir le gîte et le couvert, en attendant qu'arrive le car qui doit les emmener plus au nord. Mais les inondations ont coupé les routes, leur pécule fond à mesure qu'elles sont obligées de s'équiper de vêtements chauds, et elles auraient pu longtemps jouer les servantes de l'auberge si le vieux Môc ne s'était pris d'amitié pour elles.
    Attendri par ces adolescentes courageuses, le vieil homme, qui vit seul dans un village des minorités du nord depuis la mort de sa femme et de ses filles - éliminées comme nombre de ces populations par les Français -, leur propose de venir vivre chez lui. Elles attendront là que son neveu, en garnison avec le père de Bê, les conduise à la faveur d'une permission vers leur destination finale. Commence alors pour elles un épisode merveilleusement bucolique : elles apprennent à vivre au village, à garder les bêtes, à saler le cochon, elles assistent à la confection de la gélatine - très recherchée pour ses vertus médicales et source de profit dans les contrées du nord, et elles participent même à une chasse au tigre.
    Mais Bê, malgré son affection pour le vieux Môc, n'oublie pas le but de son voyage. Elle attend avec impatience son guide, et au moment des fêtes du Têt, elle va repartir, toujours flanquée de Loan, pour la garnison. Là, après avoir confondu un sorcier charlatan et joué les infirmières de fortune, elle finira par retrouver son père, et même par rentrer avec lui à Rêu, où justice a été faite et où elle pourra réintégrer son école.
    C'est un véritable voyage initiatique que relate Duong Thu Huong : au fil des rencontres, des paysages merveilleux qu'elles traversent, les jeunes fugueuses grandissent. Bê, sans jamais oublier les valeurs que lui ont inculquées ses parents, comprend le vrai sens de la liberté. Ce livre limpide et lumineux, souvent cocasse, écrit à la manière d'un conte, en dit beaucoup sur la formation de son caractère, et accessoirement sur celui de l'auteur, qui avoue avoir donné beaucoup d'elle-même à sa jeune héroïne...

  • Zahia Rahmani est née en Algérie en 1962. Elle a fait de sa biographie le matériau de son travail littéraire. Ses cinq premières années en Algérie, son père devenu harki, sa langue maternelle, le Berbère, son éducation en France, ont nourri deux livres remarqués : Moze (2003) et " Musulman " roman (2005). France, récit d'une enfance, s'inscrit dans la même veine, se présentant comme le panneau manquant d'un triptyque.
    À lui seul, le titre semble pointer une impasse : rien dans cette enfance-là n'est simple, puisque sans cesse il faut marteler les évidences. Française, la narratrice l'est, par l'école, le nom des rues, les chansons de variétés, la vie à la campagne, les fêtes villageoises et par les papiers aussi. De ses premières années en Algérie, elle ne garde que le souvenir du départ précipité en bateau.
    Des années plus tard, au chevet de sa mère gravement malade, ses souvenirs affluent. Comme pour conjurer l'inévitable disparition de cette femme, la narratrice dit dans des pages déchirantes ce que cette mère est pour elle, et ce qu'elle lui a permis enfant, dans une campagne de France qui la rejette. Se déroule alors un récit qui dit le désir de vie d'une jeune fille en conflit avec le père, dans une société rurale finissante.
    Les obstacles sont nombreux tant à l'intérieur qu'à l'extérieur. Sans cesse l'enfant, puis la jeune fille, pose à son père la même question : Pourquoi tu m'as amenée là ? Avec cet homme au destin brisé par l'histoire, le dialogue est impossible : sur sa fille qui s'émancipe, il pose un regard désapprobateur et incrédule. Tout lui échappe : dès leur premier conflit - elle exige de regarder la télévision après les informations et termine sa soirée seule devant l'écran -, il lui renvoie l'image d'une fille impure et indigne et la chasse de son enfance. De même qu'elle en est chassée par le regard des habitants du village, qui ne voient en elle qu'une étrangère, occupant la maison des anciens maîtres du village.
    L'adulte d'aujourd'hui comprend que si elle s'est sortie de cette violence qui lui a été faite, c'est à la complicité de sa mère qu'elle le doit. Cette mère qui refuse de s'assimiler et d'apprendre le français, qui parle aux oiseaux et libère les animaux en cage, n'a de cesse de lui apprendre le respect d'elle-même et de lui transmettre en langue berbère sa version de l'histoire des hommes. Inlassablement, elle lui raconte d'où elle vient, et lui enseigne ce qui signifie un héritage. Il n'y a pas un vide derrière elle : elle n'est pas l'enfant sans passé et sans gloire dont la société française lui renvoie l'image.
    Cette initiation la met sur le chemin du monde. Attirée par tout ce qui est absent à sa culture, la peinture et la littérature deviennent très vite pour elle des promesses d'ailleurs. La première communauté que se constitue la jeune lectrice, c'est celle des laissés-pour-compte de la littérature américaine, ses " frères pauvres", ses compagnons d'infortune. L'enfant tente de vivre, donne des gages, devient une excellente élève, s'en va cultiver les jardins des voisins, se trouvent de nouveaux amis, se convertit à la lutte politique par idéal du partage.
    La révolte ne l'a pas quittée, qui habite ce texte, ni le sens du combat : si Zahia Rahmani se penche aujourd'hui sur son enfance, c'est avec le désir de dire haut et fort que les enfants ne sont pas responsables de ce qu'ont fait leurs parents. Et le sens de son livre est certainement tout entier dans cette dernière phrase d'un article qu'elle y insère, et qui en 2004 avait été refusé par El Watan " pour injure et insulte au peuple algérien " : Je fus exclue de ce pays. Je souhaite de tout coeur aux Algériens que jamais plus un des leurs ne se trouve dans la situation de devoir poser une bombe dans son propre pays. Et si c'était le cas, comme ce fut le cas il y a peu de temps encore, je demande que l'on ne condamne pas les enfants de cet homme. Pas les enfants. Plus jamais.

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