Corti

  • Noeuds de vie

    Julien Gracq

    En 1980, au moment de la parution de En lisant en écrivant, Angelo Rinaldi, dans « L'express », souligna que Julien Gracq figurait parmi les contrebandiers habiles à faire passer les « frontières séparant les époques ». Plus de 40 ans après, ce constat reste d'actualité, comme si le temps avait eu peu de prise sur ses fragments, toujours devant nous.
    Ce qui est frappant avec les textes inédits rassemblés ici, par Bernhild Boie, son éditrice en Pléiade, c'est qu'il est aussi étonnant dans le grand angle (ses centres d'intérêt sont aussi bien historiques que géographiques) que dans le plan rapproché (tous ses textes sur des paysages ou des événements) ou le gros plan (certains textes sur des écrivains, des villes ou des phénomènes littéraires).
    Gracq est un observateur pénétrant, sensible, perspicace. Aucune nostalgie ou lamentation dans cette vision du monde. Avec une liberté de ton et de regard inimitables, il nous invite à revoir à neuf nos propres jugements sur l'histoire, les écrivains, les paysages, l'accélération du temps, la détérioration de la nature, le passage des saisons, les jardins potagers, la vieillesse, le bonheur de flâner comme celui de lire.
    Cette lucidité sereine donne d'ailleurs à certains fragments une allure prophétique :
    (...) la Terre a perdu sa solidité et son assise, cette colline, aujourd'hui, on peut la raser à volonté, ce fleuve l'assécher, ces nuages les dissoudre. Le moment approche où l'homme n'aura plus sérieusement en face de lui que lui-même, et plus qu'un monde entièrement refait de sa main à son idée - et je doute qu'à ce moment il puisse se reposer pour jouir de son oeuvre, et juger que cette oeuvre était bonne.

  • H. D. (Hilda Doolittle, 1886-1961), poète américaine, est une pointe du triangle dont les deux autres seraient Ezra Pound et William Carlos Williams. C'est au bas d'un de ses poèmes, "Hermes of the Ways" qu'en septembre 1912 Ezra Pound inscrivit "H.D. Imagist"; première mention de l'imagisme et de ces initiales qui désormais remplaceront son nom.
    Malheureusement trop longtemps considérée comme une émule fidèle de l'imagisme et membre de l'écurie d'Ezra Pound, ce n'est que depuis peu (en partie du fait de l'essor du féminisme) que sa poésie, et surtout ces derniers livres, War Trilogy (1973), Helen in Egypt (1961) et Hermetic Definition (1972) sont apparus comme l'oeuvre d'une poète majeure en quête d'un "gnosticisme" moderne et explorant la psyché, l'histoire, les mythes et les traditions de l'humanité.
    Trois recueils de poésie ont été publiés en France : Hélène en Égypte et Le Jardin près de la mer aux éditions de la Différence, dans la traduction de Jean-Paul Auxeméry, et Hermetic Definition aux éditions Tarabuste, traduit par Marie-Françoise Mathieu.
    La Trilogie, terminée en 1944, représente le sommet de l'art poétique de H.D., après un peu plus d'une demi-douzaine de recueils et de romans publiés entre 1916 et 1940, elle rédige ce long poème en trois parties où, sortant de la veine imagiste de ses débuts, elle compose une épopée sur le bombardement de Londres qu'elle lie avec les mythes égyptiens, grecs et chrétiens, créant de la sorte une immense fresque sur le rôle de la poésie dans un monde en guerre.
    Dans Le Mythe de l'éternel retour, Mircea Eliade exprime très bien ce que faisait H.D. : " Par la répétition de l'acte cosmologique, le temps concret, dans lequel s'effectue la construction, est projeté dans le temps mythique, in illo tempore où la fondation du monde a eu lieu. Ainsi sont assurées la réalité et la durée d'une construction, non seulement par la transformation de l'espace profane en un espace transcendant, mais aussi par la transformation du temps concret en temps mythique. " H.D. passe continuellement du microcosme du poète qui observe ce qui l'entoure, " me cramponnai au brin d'herbe/ au dos d'une feuille ", au macrocosme de la guerre " dans la pluie des incendiaires ", comme encore dans le dernier poème de la première partie : " Et pourtant les murs ne tombent pas, / je ne sais pas pourquoi ; // un sifflement : zrr, / éclair dans une dimension / in-connue, non-déclarée " ; chacune de ses observations - peur, panique des bombardements, destruction du monde connu - sont alors creusées, approfondies, reliées à l'histoire mythique ancienne et moderne. Ainsi les murs détruits, " des portes tordues sur leurs gonds, / et les linteaux penchent // en diagonale ", ouvrent sur un autre paysage, une autre vision, bien plus vaste : " nous nous rendons // dans une autre cave, vers un autre mur tranché / où de pauvres ustensiles sont montrés / comme des objets rares dans un musée ", celle par exemple du quatrième chapitre des Nombres, ou Moïse et Aaron posent les ustensiles sur l'arche de l'oracle. B.H.

  • Des clous

    Tatiana Arfel

    Human Tools est une entreprise internationale de services spécialisée dans la mise en place de procédures pour d'autres sociétés. Ou plutôt : Human Tools vend du vent très cher, très côté en Bourse et très discutable.
    Catherine, Rodolphe, Francis, Sonia, Marc, Laura travaillent pour Human Tools. Ils en sont les clous, ils valent des clous : employés non conformes, allergiques à la cravate ou aux talons hauts, trop intelligents, trop étranges, rêveurs ou aimables, trop eux-mêmes, simplement.
    Parce qu'ils cherchent à travailler bien, et non à cocher des cases pour statistiques, parce qu'ils souffrent de l'absence de reconnaissance, parce que la qualité totale les a rendus malades, ils sont inscrits par Frédéric, leur grand marteau, à un séminaire de remotivation dont ils ne connaissent pas la finalité réelle. Ils y seront poussés à rationnaliser leur temps, leurs corps, leurs émotions, leur espace du dedans. Ils cesseront peu à peu de penser et sentir, et ne s'en plaindront pas : d'autres attendent pour leur prendre la place et il y a le loyer à payer.
    Des Clous n'est pas un roman d'anticipation. Human Tools, ses pratiques, ses dirigeants, existent déjà : il n'y a qu'à observer.
    Jusqu'à quand ? Jusqu'à quand accepter que performances, objectifs, profits qui profitent toujours aux mêmes, puissent détruire ce qu'il y a de plus précieux en chacun ? Où trouver la force de dire : ce n'est pas acceptable ?
    Nos clous n'ont certes pas la réponse. Mais quelqu'un venu du dehors va les aider à écrire leur histoire, la jouer, la mettre à distance, à retrouver leur langue à eux, qui n'est pas le jargon américanisant de cette société où ils sont entrés sans réfléchir, à genoux, bégayant de gratitude pour le minuscule salaire qui justifierait leurs tâches discutables.
    Nos clous vont essayer de se redresser, même si le marteau est toujours là, pour la beauté du geste et pour leur survie. Nos clous vont avoir, à un moment, le choix. Liberté vertigineuse : qu'en feront-ils ?

    L'auteur Tatiana Arfel est née en 1979 à Paris et vit aujourd'hui dans le sud de la France. Psychologue de formation, elle anime des ateliers d'écriture auprès de publics en difficulté.
    Son premier roman, L'attente du soir, paru en janvier 2009, met en scène trois marginaux : un vieux clown, une femme transparente et un enfant abandonné, qui ensemble vont former, à leur façon, famille. Ce roman a obtenu six prix littéraires, dont le prix Emmanuel Roblès et le prix Alain-Fournier.
    Son deuxième roman, Des Clous, à paraître en janvier 2011, est un roman polyphonique décrivant une entreprise de services, Human Tools, qui chercher à rationnaliser la langue, le corps, les pensées, les émotions de ses employés, pour accroître ses performances.
    Tatiana Arfel travaille actuellement sur l'autobiographie d'un homme souffrant d'une absence totale de présence au monde.

  • Scandalisés par l'idiot du village, le maire de chester et son adjoint conspirent sa mort.
    Un matin de printemps, les deux hommes l'enlèvent et vont le jeter dans un puits. or, au bout de trois jours, l'idiot se remet à crier du fond de sa fosse. " un village comme ici c'est pas une place pour les intrigues ", mettent en garde les habitants de chester. dès les premières pages du discours sur la tombe de l'idiot, le lecteur connaît tous les éléments du crime qui vient troubler ce village sans histoire.
    L'intrigue policière ainsi jugulée, le roman repose principalement sur le génie de l'accusation et du leurre, c'est-à-dire sur les efforts déployés par le maire afin de désigner un coupable et ce, tout en s'assurant le silence de son complice qui menace de s'effondrer sous le poids du remords. parmi les divers lièvres lancés afin de faire diversion se trouve le coupable idéal - paul barabé, un nouvel ouvrier venu se refaire à la campagne dont l'arrivée à la ferme des fouquet coïncide avec la disparition de l'idiot et une autre sinistre découverte.
    Si le roman possède une " essence policière " incontestable, il s'agit d'abord et avant tout d'un roman de la culpabilité. tout en s'attachant au sort de paul barabé, le récit présente l'histoire de chester " saisie du dedans " : une histoire commune non pas appréhendée dans la perspective rassurante des intentions et des actes, mais une histoire se rapportant plutôt aux faits principaux qui accablent ce village sans idiot.
    Ses tableaux consécutifs adoptent le mode vertigineux de la rumeur : leur cohérence surgit du désordre et de la fulgurance des images ; leur logique interne place les villageois de chester sous une lumière inquiétante. comme si le narrateur lui-même ne pouvait se résoudre à faire du maire et de son adjoint les seuls coupables de leur crime.

  • Lettre aux deux soeurs

    Issa Makhlouf

    • Corti
    • 9 Octobre 2008

    " j'ai cru que, par le biais de cette lettre, j'allais te transmettre ce que je n'ai pu faire avec personne, y compris moi-même.
    Je t'ai raconté en effet ce que je n'osais pas divulguer auparavant. à mesure que je t'écrivais, je me rapprochais de toi. nous nous rapprochions l'un de l'autre et nous étions rassurés. nous avions besoin de sentir que nous n'étions pas seuls, que la solitude poussait dans des champs éloignés. c'était en tout cas notre désir commun, mais nous ignorons ce qui a pu l'affecter. ni toi ni moi ne le savons.
    Quelqu'un d'autre le sait-il ? voilà que je découvre, en alignant les derniers mots, que notre relation a pris fin alors que ma lettre reste inachevée. l'instant qui suffit pour qu'un amour commence et s'achève est trop court pour que l'on puisse rédiger une seule lettre semblable à celle que je n'arrête pas de t'écrire depuis notre rencontre. " ainsi prend fin lettre aux deux soeurs. ainsi pourrait-elle commencer ! ici, l'absent devient le confident, l'amant de toujours.
    écrire des lettres à une amante et se rendre compte, plus tard, que ces lettres étaient aussi lues par sa soeur ! deux soeurs : flamme double. un jeu de miroirs qui se trouve également dans le style de l'écriture oú la parole est multiple, car l'auteur confond la sienne propre et celle d'autrui, trouvée dans d'autres livres, sur une main peinte clans une grotte préhistorique, sur une toile du caravage, clans une statue de femme nue au parc de bagatelle, et jusque dans les cordes vocales de kathlecn ferrier.
    Plus qu'une lettre, lettre aux deux soeurs est un hymne à l'amour, un regard profond sur les êtres et les choses, une quête d'harmonie et de beauté, loin de toute violence.

  • La nuit des saisons mortes

    Violet Hunt

    • Corti
    • 9 Octobre 2008

    Violet hunt (1862-1942) fréquentait les salons littéraires anglais et tenait même le sien oú se rencontraient joseph conrad, henry james ou d.
    H. lawrence. elle connut la célébrité avec son roman the wife of rossetti. jacques finné, spécialiste notamment des écrivaines victoriennes (voir son anthologie publiée chez corti, les fantômes des victoriennes) a choisi de réunir ici ses meilleures nouvelles fantastiques sous le titre de " la nuit des saisons mortes et cinq autres nouvelles de malaise " issues de deux recueils (tales of the uneasy, 1911 ; more tales of the uneasy, 1925).
    Toutes ses nouvelles témoignent de son originalité dans le traitement du fantastique et toutes ont une thématique commune : l'ironie du destin, la fragilité des choses humaines et les relations entre la vie et la mort. tous les théoriciens du fantastique anglo-saxon la tiennent en haute estime : son fantastique débouche sur des considérations bien plus vastes que le fantastique traditionnel.

  • Contexte materiaux

    Trotzig/Boyer

    • Corti
    • 29 Décembre 2002

    Composé de divers chants thématiques, Contexte évoque des images fondamentales (rêves de papillons, la montagne de Caspar David Friedrich, etc.), des visages (le visage est l'enveloppe du langage), des champs de bataille, Lorca, l'oubli, les rêves, la glace,...
    Comme autant de matériaux pour la réflexion métaphysique, pour tenter de cerner ce scandale de la temporalité que vient peut-être sauver la rédemption.

  • En lisant, en écrivant

    Julien Gracq

    • Corti
    • 1 Août 1989

    Le titre de cette oeuvre est le plus explicite des quatrième de couverture ; l'absence de virgule entre les deux gérondifs rend le glissement de l'un à l'autre logiquement équivalant, tant il est vrai qu' "on écrit d'abord parce que d'autres avant vous ont écrit".

  • Un beau ténébreux est un roman des astres et de la catastrophe, c'est-à-dire du destin sur fond de vacances et de dérive du temps ; vacuité des personnages en attente, dans un théâtre vide. L'arrivée d'Allan va déclencher un maelström où tous les personnages vont perdre la tête. Allan est venu sceller le destin. Tout dorénavant se déplacera par rapport à lui. (Revue 303)

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