Verdier

  • Avant que j'oublie

    Anne Pauly

    Il y a d'un côté le colosse unijambiste et alcoo- lique, et tout ce qui va avec : violence conju- gale, comportement irrationnel, tragi-comédie du quotidien, un « gros déglingo », dit sa fille, un vrai punk avant l'heure. Il y a de l'autre le lecteur autodidacte de spiritualité orientale, à la sensibilité artistique empêchée, déposant chaque soir un tendre baiser sur le portrait pixellisé de feue son épouse ; mon père, dit sa fille, qu'elle seule semble voir sous les appa- rences du premier. Il y a enfin une maison, à Carrières-sous-Poissy et un monde ancienne- ment rural et ouvrier.
    De cette maison, il va bien falloir faire quelque chose à la mort de ce père Janus, colosse fragile à double face. Capharnaüm invraisemblable, caverne d'Ali-Baba, la maison délabrée devient un réseau infini de signes et de souvenirs pour sa fille qui décide de trier méthodiquement ses affaires. Que disent d'un père ces recueils de haïkus, auxquels des feuilles d'érable ou de papier hygiénique font office de marque-page ?
    Même elle, sa fille, la narratrice, peine à déceler une cohérence dans ce chaos. Et puis, un jour, comme venue du passé, et parlant d'outre- tombe, une lettre arrive, qui dit toute la vérité sur ce père aimé auquel, malgré la distance sociale, sa fille ressemble tant.

  • En 2012, Thésée quitte « la ville de l'Ouest » et part vers une vie nouvelle pour fuir le souvenir des siens. Il emporte trois cartons d'archives, laisse tout en vrac et s'embarque dans le dernier train de nuit vers l'est avec ses enfants. Il va, croit-il, vers la lumière, vers une réinvention. Mais très vite, le passé le rattrape. Thésée s'obstine. Il refuse, en moderne, l'enquête à laquelle son corps le contraint, jusqu'à finalement rouvrir « les fenêtres du temps »...

  • Malgré le naufrage et la multiplication des alertes, le cap est à ce jour inchangé : c'est l'adaptation de toutes les sociétés au grand jeu de la compétition mondiale. Une marée de gilets jaunes a pourtant surgi sur le pont, bientôt rejointe par d'innombrables mutineries pour défendre les retraites, l'éducation et la santé. Reste, pour aller du cap aux grèves, à conjurer l'obsession du programme et du grand plan, qui paralyse l'action. Et à passer de la mobilisation virtuelle des écrans à la réalité physique des luttes et des lieux.
    À travers le récit de son propre engagement, Barbara Stiegler dit la nécessité de réinventer notre mobilisation là où nous sommes, en commençant par transformer les endroits précis et concrets de nos vies.

  • 47 % des vertébrés disparus en dix ans : faut qu'on se refasse une cabane, mais avec des idées au lieu de branches de saule, des images à la place de lièvres géants, des histoires à la place des choses.
    Olivier Cadiot Il faut faire des cabanes en effet, pas pour tourner le dos aux conditions du monde présent, retrouver des fables d'enfance ou vivre de peu ;
    Mais pour braver ce monde, pour l'habiter autrement, pour l'élargir.
    Marielle Macé les explore, les traverse, en invente à son tour. Cabanes élevées sur les ZAD, sur les places. Cabanes bâties dans l'écoute renouvelée de la nature, dans l'élargissement résolu du « parlement » des vivants, dans l'imagination d'autres façons de dire « nous ». Cabanes de pensées et de phrases, qui ne sauraient réparer la violence faite aux vies, mais qui y répliquent en réclamant très matériellement un autre monde, qu'elles appellent à elles et que déjà elles prouvent.
    Marielle Macé est née en 1973. Ses livres prennent la littérature pour alliée dans la compréhen- sion de la vie commune. Ils font des manières d'être et des façons de faire l'arène même de nos disputes et de nos engagements.

  • Rien ne destinait mon grand-père à se survivre. Blessé à la face en 1918, il a, par la suite, exercé l'emploi réservé de cantonnier et mené une vie qu'on pourrait dire sans histoires jusqu'à sa mort en 1973. Il a disparu sans rien laisser derrière lui. Toutes les traces matérielles de son existence, et même son nom, se sont effacées. Il a demeuré dans ma mémoire au travers de quelques menues images.
    Mais plus que mes souvenirs d'enfance ce sont les signes qu'il ne cesse de m'adresser depuis sa mort, il y a près de cinquante ans, qui ont rendu ce récit nécessaire. Toute une série de coïncidences troublantes : le surgissement inattendu, dans le champ de mes perceptions, d'un être ou d'un animal, auquel il est en quelque façon associé ; des échos unissant, à travers le temps et l'espace, sa voix à d'autres ; des survivances répandues dans l'air, déposées sur les paysages. De lui j'ai hérité le goût des livres et de la marche.
    Pour l'évoquer, j'ai fait avec ce que j'avais. Je n'ai pas consulté les archives de la Grande Guerre, ou si peu. Si enquête il y a, elle porte sur l'énigme de sa présence toujours vive. Elle questionne ces appels intermittents et ténus, adressés à moi seule et que je tente de saisir à même la peau des choses, dans leur innocente nudité, leur supposée insignifiance.
    A. M.

  • « Le hasard m'avait fait naître sur un morceau de territoire dont l'histoire pouvait s'inscrire entre deux dates : 1830-1962. Tel un corps, l'Algérie française était née, avait vécu, était morte. Le hasard m'avait fait naître sur les hauteurs de la Ville Blanche, dans une rue au joli nom : rue des Bananiers. Dans la douceur de sa lumière, j'avais appris les jeux et les rires, j'avais appris les différences, j'avais aimé l'école Au Soleil et le cinéma en matinée, j'avais découvert l'amitié et cultivé le goût du bonheur. ».
    En remontant le cours d'une histoire familiale sur quatre générations, Béatrice Commengé entremêle subtilement la mémoire d'une enfance et l'histoire de l'Algérie française. Au plus près de l'esprit des lieux, elle parvient à donner un relief singulier au récit de cet épisode toujours si présent de notre passé.

  • Permafrost

    Eva Baltasar

    Pour pouvoir vivre, la narratrice de Permafrost n'a eu d'autre choix que de se protéger des femmes auprès desquelles elle a grandi ; mère, soeur, tante, de leurs obsessions navrantes, de l'hypocrisie familiale et son cortège de mensonges ou de sourires pour entretenir cette idée de l'épouse comblée et de la mère épanouie. Mais derrière l'épaisse cuirasse qu'elle a dû se fabriquer, ne se retrouve-t-elle pas prise comme dans une terre perpétuellement gelée, enfermée avec ses pensées suicidaires ?
    Heureusement il y a les chambres, celles où elle se réfugie dans la lecture passionnée d'autres vies, et celles où elle découvre le corps et les caresses d'amantes fabuleuses.
    S'isoler, s'adonner au plaisir, même non solitaire, ne suffisent cependant pas à apaiser son malaise.
    Pour se libérer, il faut ce récit, écrit comme l'on se parle à soi-même, sans détour et sans craindre ni ce qui paraît immuable ni ce qui serait provisoire. Un corps avec ses sensations, une voix avec ses réminiscences, ses craintes et ses limites, pour enfin se sentir « vivante, vivante comme jamais ».

  • Composé en août 1959, l'entretien dans la montagne, l'un des très rares écrits en prose de celan, occupe une place centrale dans son oeuvre.
    Sa rédaction intervient quelques mois après la parution de grille de parole, son troisième recueil ; sa publication en revue l'année suivante précédera de peu l'attribution à celan du prix büchner, qui lui donnera l'occasion d'écrire le célèbre discours de darmstadt intitulé le méridien. l'entretien dans la montagne fut écrit en souvenir d'une rencontre manquée avec theodor w. adorno, qui aurait dû avoir lieu en juillet 1959 à sils maria.
    Dans le méridien, évoquant le lien entre ce texte et le lenz de büchner, celan le définit comme un chemin " de moi vers moi ". dans l'étude qui accompagne la traduction que nous publions aujourd'hui, stéphane mosès montre comment ce bref texte accomplit, sur l'horizon de cette absence, " un trajet à travers la forêt des mots, trajet au cours duquel un langage anonyme se transforme peu à peu en parole de sujet, un il en je et tu, un récit en discours ".
    Avec cette métamorphose, ce dont il s'agit ici, c'est de répondre à la formule qu'avait risquée adorno (et sur laquelle il fut amené à revenir), estimant qu'il était " barbare " d'écrire des poèmes après auschwitz. " pour celan au contraire, écrit stéphane mosès, le langage frappé au plus intime de ses pouvoirs peut renaître, mais à condition d'assumer jusqu'au bout sa propre culpabilité. ".

  • Depuis le XIXe siècle au moins, on en tombe d'accord : le gouvernement des êtres parlants est décidément une affaire trop sérieuse pour qu'on la confie aux êtres parlants.
    Mieux vaudrait le confier aux choses. Elles se gouvernent toutes seules ; pourquoi ne gouverneraient-elles pas les hommes ? Le politique le plus sage serait alors celui qui explique ce que veulent les choses ; l'expert le plus sérieux se bornerait à traduire ce qu'elles disent silencieusement ; la stratégie la plus prometteuse se donnerait pour programme la transformation acceptée des hommes en choses.
    Un mot résume ces croyances : évaluation. Longtemps anodin, il désigne aujourd'hui un ensemble de pratiques nouvelles et menaçantes. A chaque étape, l'évaluation met en place les procédures propres à instaurer l'absolu gouvernement des choses. Non seulement, elle saisit les hommes dans leurs activités extérieures évaluer les conduites, les résultats, les productions, mais elle prétend sonder les profondeurs de l'intime.
    Aujourd'hui, on se prépare à évaluer les sujets comme sujets. A les frapper pour toujours du sceau de l'inerte. Plus radicalement qu'aucun de ses prédécesseurs, l'homme de l'évaluation est devenu chose, la dernière des choses, la plus passive d'entre elles, le jouet de toutes les forces qui passent. Il est question ici de la politique du siècle à venir.

  • Dans le berlin du début des années trente, un jeune homme qui hésite sur sa vocation et que sa famille destine à une carrière diplomatique, se trouve arraché à son train de vie bourgeois et à ses préoccupations d'étudiant par la rencontre d'une chanteuse de cabaret.
    Celle-ci ne s'appelle pas pour rien sibylle : à la suite de cette figure énigmatique qui n'est peut-être qu'un reflet, le narrateur découvre la vie nocturne de la ville et plonge dans un univers cosmopolite fait d'inquiétantes rencontres et de fuites incessantes, que l'écriture d'annemarie schwarzenbach restitue en de brefs chapitres puissamment évocateurs. dans cette nouvelle oú l'homosexualité de l'auteur trouve à s'exprimer sous le masque d'un narrateur masculin, c'est l'énigme du désir et celle de la féminité qui viennent fracturer l'univers du héros, obligé de réviser radicalement les valeurs du monde bourgeois, et tenté de fuir dans l'alcool, la vitesse, la solitude ou la mort.
    Paru au printemps 1933, ce court récit d'atmosphère montrait la vole d'un " lyrisme " narratif dépouillé, à l'opposé des grandes fresques romanesques de l'époque. la date de sa publication lui confère une aura supplémentaire : il sonne le glas du berlin cosmopolite sur lequel allait s'abattre le national-socialisme.

  • Née dans une famille juive de Berlin en 1891, Nelly Sachs échappe de justesse aux persécutions nazies et se réfugie en Suède en compagnie de sa mère en 1940.
    Soumise à l'effroyable pression de l'histoire, elle s'enferme dans le silence puis, après une relecture de la Bible dans la traduction novatrice de Martin Buber et Franz Rosenzweig dont les premiers volumes avaient paru avant la guerre, recommence à écrire à partir de 1943. Naissent alors, le plus souvent la nuit, les poèmes qu'elle rassemble en 1946 sous le titre Dans les demeures de la mort. Elle considérera ce livre, qui la place aussitôt parmi les plus grands poètes de son temps, comme le véritable début de son oeuvre, souhaitant laisser dans l'ombre les textes qui l'ont précédé.
    Il contient une série de poèmes dédiés à un homme dont elle ne dira jamais le nom, son fiancé, mort en camp de concentration. Eclipse d'étoile, qui paraît en 1949, prolonge le recueil précédent par une méditation sur le destin d'Israël, sur la fidélité aux morts, sur la possibilité même de tirer encore une parole du silence après l'épreuve des ténèbres. La poésie de Nelly Sachs interpelle les bourreaux, convoque la mémoire des prophètes, et s'affirme comme l'expression de " cette ardeur du coeur qui veut franchir toutes les frontières ", toute patrie étant perdue.

    Morte à Stockholm en 1970, quatre ans après avoir reçu le Prix Nobel de Littérature, Nelly Sachs apparaît aujourd'hui comme l'une des voix majeures du XXe siècle. Mireille Gansel propose ici la première traduction complète de ses deux premiers recueils, réalisée dans un souci de fidélité non seulement au sens mais à l'usage particulier du souffle qui caractérise la diction poétique de Nelly Sachs.

  • « Il y aura ce que nous avons été pour les autres, des bribes, des fragments de nous que parfois ils crurent entrevoir.
    Il y aura ces rêves de nous qu'ils nourrirent, et nous n'étions jamais les mêmes, nous étions chaque fois ces inconnus magnifiques qu'ils inventaient, ces idées de nous telles des ombres fragiles dans de vieux miroirs oubliés au fond des chambres, et qui ajoutées à nos propres rêves, nos propres et inlassables tentatives de nous-mêmes, composeront durant quelques années encore de la vie sur cette terre cette étrange et brillante, et croirait-on inoubliable mosaïque, où rien ni personne ne permettra de dire vraiment qui nous fûmes. »
    Les Petites Terres est un récit d'un seul tenant, tout entier livré à l'évocation d'un amour dont la secrète permanence - au-delà des déchirements, de l'exil et de l'ultime séparation - est la part lumineuse du dernier livre de Michèle Desbordes.

  • Oaristys

    Emmanuelle Rousset

    • Verdier
    • 4 Octobre 2018

    Les oaristys sont, dans la poésie antique, des paroles d'amour en forme de dialogue entre deux amoureux. Dans ces oaristys modernes, on n'entend qu'une des deux voix, celle de la femme, parlant de tout près à l'homme aimé, mi-voix célébrant l'humaine félicité d'être l'un à l'autre. Mais, si intime et privée qu'elle soit, cette voix de femme répercute la polarité générale des sexes, telle que l'époque la repense et la change, manière de renouveler l'éternel mystère de l'étrangeté de l'autre que ce mystère rend désirable.
    Si la guerre des sexes, loin d'être de nature, ou de rendre fatal l'assujettissement de l'un à l'autre, n'était qu'un symptôme de la prédo- minance des valeurs de la guerre, rien n'empê- cherait d'espérer comme possible l'avènement d'une relation enfin heureuse et apaisée entre les hommes et les femmes. De guerre lasse, ces oaristys assument à la fois l'amour pour les hommes, les accents de rébellion contre un pouvoir subi et des mensonges rabaissants, et l'aspiration à un équilibre supérieur et à un hommage réciproque des deux sexes.

  • Créée en 1994 à Vienne, Restoroute est la huitième pièce d'Elfriede Jelinek qui la définit comme sa " première véritable comédie ".
    Le sous-titre, L'école des amants, indique la filiation de cette oeuvre avec le Cosi fan tutte de Mozart et Da Ponte, dont elle est la réécriture burlesque et grinçante. Pour l'écrivain qui se définit comme " une incurable moraliste ", l'échangisme apparaît comme l'illustration de " la terreur de la liberté " : une sexualité sans frein où le désir féminin qui se donne prétendument libre cours n'aboutit qu'à une ritualisation grotesque de la performance sexuelle et se mue en une servitude terrifiante.
    Animaux, pièce créée à Vienne en zoos, se compose de deux monologues. Dans le premier, une femme bourgeoise mélancolique exprime sa soumission à son amant et aspire à ce que celui-ci use d'elle selon son bon plaisir. Dans la deuxième partie qui, selon les termes de l'auteur, " efface et ridiculise la première ", ce désir se trouve pris au pied de la lettre: la prostitution érige l'homme en seigneur et maître, pour qui les femmes ne sont que du bétail.
    Dans ces deux pièces violemment satiriques, le jeu théâtral repose sur la puissance subversive du langage qui passe au premier plan et met en évidence la monstruosité du monde contemporain.

  • " D'abord il était facile de faire un tableau, ce n'était pas un problème. La vraie tâche était de cerner la bête. Ensuite je n'imaginais pas cerner la bête sans que s'y mêlât une affaire d'amour. Enfin, quelque chose avait bien commencé ici, à l'angle de la villa Chagrin et de l'Adour, où le hasard me faisait vivre. Me faisait vivre. La question touchait Bram et Marthe. Elle me concernait aussi. " Il s'agit, dans ce livre - au style économe et resserré, volontairement lent dans la progression - de chercher les effets croisés et conjoints de deux temps narratifs : celui de la perte d'une relation amoureuse (et par là d'une personne en soi-même) et celui d'une disparition qui appartient à une autre histoire : celle de Marthe Arnaud, compagne de Bram van Velde, qui connut une existence à la fois intense et tragique.

  • « Ce livre n'est pas homogène. Certains passages paraîtront sans doute trop abstraits au profane, d'autres trop complexes au praticien, d'autres encore trop simples au théoricien. C'est que ce livre n'est pas un livre. Il est l'entrecroisement, le tressage, parfois le simple tuilage de pages de livres très différents que je n'écrirai pas. Ou encore il est recueil de "seuils", préfaces ou "quatrièmes de couverture" (mais alors si peu efficaces) de livres qui ne s'écrivent pas, et qu'on nomme des mises en scène. »

  • Lors d'une conférence prononcée sous les auspices de l'unesco, jacques derrida s'interroge sur une certaine internationalisation en cours de la philosophie, de son enseignement autant que de ses pratiques, et recherches ou expériences.
    Quelles sont à cet égard les responsabilités de chaque philosophe, à travers sa langue, sa tradition, sa nationalité ? quel rôle doivent aussi jouer les institutions internationales ? une réflexion paraît indispensable sur la philosophie, en particulier sur la philosophie du droit qui fonde de telles institutions (onu, unesco, etc. ).
    Jacques derrida inscrit ces réflexions préliminaires sous le signe d'un texte célèbre et singulièrement " actuel " de kant (idée d'une histoire universelle au point de vue cosmopolitique, 1784), qui appelle à la fois le respect, la relecture - et quelques questions.

  • Choisir un livre, c'est en exclure beaucoup d'autres, contribuer à circonscrire le cercle lumineux de l'attention, participer à une aventure dont l'enjeu est la survie; vivre dans les lettres, ce n'est pas s'installer dans un patrimoine mais l'inventer, faire du soleil et de la place, inséparablement.
    Rééditer ce livre dans une édition de poche, ce n'est pas seulement faire en sorte qu'il soit de nouveau disponible; c'est en prolonger le rayonnement mais aussi le déplacer, l'inscrire autrement dans l'aventure de la survie. dans sa première vie, la mémoire des oeuvres s'est imposé à quelques-uns comme un bréviaire. écrit pour tous et pour chacun, il demande et appelle l'amitié d'un plus large public, c'est un livre ami de la mémoire, qui aide à penser et qui aide à vivre, à habiter plus librement le séjour des livres.

  • Poser la question du roman, c'est aujourd'hui poser la question de la prose.
    Un préalable, cependant : faire entendre que la prose fait question dans la langue. la modernité, à la lumière de quoi le roman apparaît indéfiniment soupçonnable.
    Il faut donc une autre modernité.

  • Cristina Comencini place son dernier roman, Matriochka, sous le signe de l'emboîtement et du multiple : le titre évoque ces poupées russes gigognes, à l'image desquelles chaque femme en contient plusieurs autres.
    Ainsi en est-il d'Antonia, figure centrale du roman, célèbre femme sculpteur obèse, monumentale, âgée, qui porte en elle, intactes, toutes les femmes qu'elle a été et qui se font jour au fur et à mesure des entretiens menés avec son interlocutrice, Chiara, jeune romancière frustrée venue à la biographie par dépit. Entre les deux femmes aux vies à la fois contraires et proches s'instaure peu à peu une relation intense, qui envahit la sphère privée de la biographe, et va déterminer chez elle un renversement radical : au lieu d'une biographie, c'est une oeuvre de fiction qu'elle écrira finalement.
    Le roman se constitue donc autour de l'auto/bio/graphie, des enjeux de l'écriture, et plus particulièrement de la création féminine - pleine et puissante chez Antonia, longtemps entravée chez Chiara. De son écriture précise et sensuelle, traversée par l'humour autant que par la mélancolie, Cristina Comencini fait vivre et analyse sans complaisance tous les êtres - pères, frères, amants ou époux, et figures maternelles surtout - qui gravitent autour des deux femmes en un mouvement vertigineux de rapprochement et d'éloignement, dans l'espace comme dans le temps.
    Sont ainsi évoqués tous les âges de la vie, de l'enfance fragile et mystérieuse à la vieillesse immobilisée, et aussi les avatars du corps, réel ou sculpté, aimé ou refusé, déformé, morcelé, recomposé - dans le rêve, le fantasme ou le bronze. L'auteur, attentive comme dans ses précédents romans à la complexité des destins, entend nous rappeler ici que tous les corps, que toutes les vies sont gigognes.


  • au centre de l'histoire une petite place du xive arrondissement à paris.
    de sa fenêtre, la narratrice voit défiler les habitués de son quartier. au fil des jours, chacun vient y jouer son rôle, comme dans un film muet ou au théâtre. on entre, on pleure, on crie, on sort. catherine weinzaepflen, dans la peau du metteur en scène, narre ou invente, sur le mode ludique, l'histoire de chacun : du boulanger au sdf, de la marchande de journaux aux skins, sans oublier ceux qui ne traversent la place qu'une seule fois et disparaissent.
    elle nous offre un récit sensible et drôle, et la vie, comme souvent, devient un roman. le nôtre.

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