Des Femmes

  • Une femme

    Sibilla Aleramo

    "Une femme" est une autobiographie romancée dans laquelle coexistent une analyse toujours actuelle de la situation des femmes et le récit d'une lutte individuelle. Déchirée entre un amour passion pour son père libéral, brillant, séducteur et une pitié terrifiée pour sa mère trompée, humiliée, qui sombre progressivement dans la folie, la narratrice lutte pied à pied pour conquérir son indépendance intellectuelle et affective, contre un mari tyrannique, brutal et veule, un milieu provincial superstitieux et étriqué. Ce sera au prix du renoncement à son fils, c'est-à-dire du renoncement à être mère qu'elle deviendra une femme libre et active. Dans un style sobre, d'une réserve classique traversée d'effusions lyriques, précieusement désuètes, une lutte toujours convaincante.

  • "Inventions du souvenir", autobiographie de l'enfance de Silvina Ocampo, figure majeure de la littérature argentine, est demeurée inédite du vivant de son autrice. Elle a été publiée à titre posthume en 2006 en Argentine, grâce au travail du critique et traducteur Ernesto Montequin sur les manuscrits laissés par l'écrivaine. Dans un entretien accordé à Luis Mazas pour le journal Clarin en 1979, Silvina Ocampo évoquait son attachement aux expériences de l'enfance et livrait l'origine et les clés de lecture d'une oeuvre alors déjà bien avancée : « Je suis en train de préparer une histoire que j'appelle prénatale, écrite en presque vers, mais qui n'est pas un poème. Il s'agit d'un livre où prédomine mon instinct. » Ce livre était "Inventions du souvenir", sur lequel elle travailla par intermittences depuis le début des années 1960 jusqu'en 1987. Il se présente comme un long « poème » en 95 fragments. On ne sait jamais cependant si l'on est en prose ou en poésie, tant ce livre intime et profondément original bouscule les genres. Loin de toute veine confessionnelle, fuyant une illusoire chronologie rigoureuse, l'écriture semble ici guidée par le désir de mettre au jour et de retenir un ensemble d'expériences précoces, secrètes, essentielles et parfois prématurées, qui ont forgé l'imagination et infléchi la sensibilité de l'autrice. L'histoire familiale de Silvina Ocampo est présente, à peine dissimulée. Au fil des pages se déploie le microcosme domestique d'une grande famille argentine du début du XXe siècle, vu à travers les yeux d'une enfant qui se sentait inadaptée : « l'et cætera de la famille » qui, souvent seule, recherchait la compagnie des domestiques et des mendiants ou scrutait son entourage et son environnement quotidien. On songe alors à Proust, et l'on s'émeut de cette conversation secrète qu'"Inventions du souvenir" entretient, par-delà les siècles et les langues, avec les plus belles pages sur l'enfance.

  • Amarrant sa raison entre folie et écriture, l'auteure cherche les preuves de son enfermement dans la forêt des signes que lui renvoie le motif du papier peint. Elle y découvre, métamorphosée, la réalité de son esclavage, et se voit elle-même, prisonnière derrière le dessin déformé en barreaux monstrueux...

    « Pendant longtemps, je n'ai pas compris ce qu'était cette forme dérobée derrière le motif, mais maintenant, je suis certaine que c'est une femme.
    À la lumière du jour, elle est calme, immobile. J'imagine que c'est le motif qui la bride. C'est si troublant... Et je m'y absorbe des heures...
    Parfois, je me dis qu'elles sont des multitudes, parfois qu'elle est seule.
    Elle fait le tour en rampant à une vitesse folle, ébranlant chaque motif.
    Elle s'immobilise dans les zones de lumière et, dans les zones d'ombre, elle s'agrippe aux barreaux qu'elle secoue avec violence.
    Sans fin, elle tente de sortir. Impossible d'échapper à ce dessin ? Il serre à la gorge. » C.P.G.

  • Dans un petit hameau du majestueux Bouyblane, chaîne de montagnes aux neiges éternelles désignées comme « papillons aux ailes déployées », NannaTuda divertit ses petits-enfants pendant les longues nuits d'hiver. L'histoire qu'elle raconte soir après soir est celle de Tihya, la belle guerrière qui, fédérant les tribus berbères, défendit farouchement la liberté, notamment religieuse, de son peuple face à la conquête arabo-musulmane alors que déclinait la puissance de Rome. Et ce, sans cesser d'être une femme, une amante et une mère... Une histoire dans laquelle certains reconnaîtront celle de Dihya, la Kahéna, guerrière des Aurès, transformée par les siècles et des générations de conteuses.
    Si l'histoire et la fiction s'interpénètrent si armonieusement, c'est que la puissance du récit y est savamment travaillée, faite de ruptures et d'attente, d'interruptions drôles et malicieuses, et de variantes dont la richesse et l'inventivité se sont bonifiées avec les générations.

    Extrait:
    « Hommes, femmes et enfants, tous ceux qui écoutent l'histoire de Tihya, NannaTuda les conduit au coeur d'une belle et tragique aventure ; celle d'un destin. Céleste, légère, la guerrière des Aït Ufella chante ses amours, pleure ses illusions. Elle retient ses peurs, montre son courage, déverse sa colère. C'est ainsi qu'elle se laisse raconter durant les longues veillées d'hiver. C'est un peu sa voix que l'on entend monter dans les montagnes lorsqu'elles se fondent dans la nuit profonde. » N.C.

  • L'odeur d'un père compte parmi les textes les plus personnels de Catherine Weinzaepflen, romancière et poète reconnue. Il lui a fallu des années pour aller au plus près d'elle-même et aborder la figure de son père, du courage pour sortir ainsi de l'artifice qu'offre la fiction et du jeu de la poésie.

    Suivant la trace de sa mémoire olfactive, l'autrice en fait ressurgir les fragments d'une enfance tiraillée entre plusieurs pôles. À l'âge de onze ans, elle quitte Strasbourg où sa mère s'est installée avec elle après avoir soudainement quitté le foyer conjugal, et se rend en Centrafrique pour passer les vacances scolaires dans la maison que son père partage avec sa nouvelle épouse au bord d'un lac.
    Quoi que jouissant de prérogatives coloniales, il y mène une vie simple. L'odeur du père est celle, opiniâtre et agressive, de l'aftershave Gillette Bleu mêlé à la lotion Pantène contre la chute de cheveux ; mais aussi, plus douce, la fragrance du savon Camay rose. Livre de réconciliation autant que « Lettre au père », ce récit à la première personne porte un regard rétrospectif humain sur le déclin d'une figure paternelle, sans en épargner les aspects les plus brutaux. À l'horizon, les vestiges du temps passé à Bangui, berceau d'une enfance africaine débordante de vitalité, à jamais présente dans la chair du souvenir.

  • Nouvelles

    Clarice Lispector

    La présente édition rassemble pour la première fois en un seul livre l'ensemble des nouvelles écrites par Clarice Lispector au cours de sa vie, grâce au travail de son biographe Benjamin Moser qui a effectué de longues recherches au Brésil pour restituer leur chronologie et retrouver des textes demeurés jusque-là inédits.
    On y retrouve donc les nouvelles des recueils suivants publiés par les éditions des femmes-Antoinette Fouque : La Belle et la Bête suivi de Passion des corps, traduit par Claude Farny et Sylvie Durastanti (1984) ; Liens de famille (1989) et Corps séparés (1993), traduits par Jacques et Teresa Thiériot (1989) ; des nouvelles figurant dans La Découverte du monde, recueil de chroniques traduites par Jacques et Teresa Thiériot (1995) ; Où étais-tu pendant la nuit, traduit par Geneviève Leibrich et Nicole Biros (1985). À cela, s'ajoutent dix nouvelles inédites traduites par Claudia Poncioni et Didier Lamaison.

    « Dans ces quatre-vingt-cinq histoires, Clarice Lispector révèle, avant tout, l'écrivain elle-même. Des promesses de l'adolescence, en passant par l'assurance de la maturité, à la désagrégation d'une artiste tandis qu'elle approche de la mort - et qu'elle la convoque -, nous découvrons la figure, plus grande que la somme de chacune de ses oeuvres, qui est objet d'adoration au Brésil. [...] De la première histoire, publiée alors qu'elle avait dix-neuf ans, à la dernière, découverte sous forme de fragments disparates après sa mort, nous suivons une vie entière d'expérimentation artistique au travers d'un large éventail de styles et d'expériences. [...] Sa littérature est un art qui nous fait désirer connaître la femme ; elle est une femme qui nous fait désirer connaître son art. Le présent ouvrage offre une vision des deux à la fois : un portrait inoubliable, dans et par son art, de cette grande figure, dans toute sa tragique majesté. » B.M

  • "Ses yeux d'eau", recueil de 15 nouvelles dont la première - hommage de l'autrice à sa mère - donne son titre au livre, raconte les destins de femmes, d'enfants et d'hommes des favelas, tous d'origine afro-brésilienne, qui affrontent courageusement la misère, la violence ou le vide de leur quotidien dans un désir vital de s'en sortir sans toutefois toujours y parvenir.
    L'écriture sensible et puissamment évocatrice de Conceição Evaristo nous plonge dans une expérience de lecture dont on ne sort pas indemne. Dans une langue passant du registre poétique à l'argot, à la fois charnelle et lyrique, l'autrice nous fait vivre au plus près de ses personnages, surtout des femmes et des enfants. Ils sont émouvants dans leur nudité, leur sexualité et leur beauté mais aussi dans les souffrances et la fragilité que leur impose leur condition sociale, déterminée par leur sexe et la couleur de leur peau. On croise tour à tour Ana Davenga, beauté solaire, victime collatérale de l'arrestation de son caïd de mari ; Duzu-Carence, vieille sans-abri qui se remémore sa vie de petite fille contrainte à la prostitution; Maria, employée modèle dont la vie bascule le jour où elle rencontre fortuitement son ex-compagnon ; Natalina, qui a choisi de garder l'enfant né d'un viol dont elle s'est vengé en tuant son agresseur ; Salinda, poursuivie par son mari qui découvre sa liaison avec une femme ; Luamanda, amoureuse éternelle au sexe meurtri ; Cida, qui décide de prendre le temps de vivre ; Zaíta, petite fille tuée par une balle perdue ; Di-Ordure, enfant sans-abri, fils d'une prostituée assassinée, mort par manque de soins ; Lumbiá, petit vendeur de fleurs écrasé par une voiture alors qu'il s'enfuit après avoir volé un petit Jésus dans une boutique de Noël ; Kimbá, bel homme noir embarqué dans une relation bisexuelle avec deux blancs ; Ardoca, pauvre cheminot qui se suicide sur son lieu de travail et dont le cadavre sera dépouillé; enfin, une nouvelle polyphonique pour dire une histoire collective, celle du devoir « de ne pas mourir ». Le recueil se clôt sur une ode à la maternité à travers le personnage d'Ayoluwa, petite fille qui grandit dans le ventre de sa mère, redonnant ainsi espoir à toute une communauté de femmes.

  • água viva

    Clarice Lispector

    « Et je veux capturer le présent qui, par sa nature même, m'est interdit [...].
    Mon thème est l'instant, mon thème de vie. Je cherche à lui être pareille, je me divise des milliers de fois en autant de fois que d'instants qui s'écoulent, fragmentaire que je suis et précaires les moments - je ne me m'engage qu'avec la vie qui naît avec le temps et avec lui grandit : c'est seulement dans le temps qu'il y a de l'espace pour moi. [...] La musique ne se comprend pas : elle s'entend. Entends-moi alors avec ton corps tout entier. Quand tu arriveras à me lire, tu demanderas pourquoi je ne m'en tiens pas à la peinture et à mes expositions, puisque j'écris rude et de façon désordonnée. C'est que maintenant je sens le besoin de mots - et c'est nouveau pour moi ce que j'écris parce que ma vraie parole est restée jusqu'à présent intouchée. La parole est ma quatrième dimension. [...] » C. L.

  • Clarice Lispector travaille « dans l'imprécision blanche de l'Intervalle », entre la vie et la vie. Ce premier roman est l'aventure de Joana, fille d'une mère « pleine de pouvoirs et de maléfices », indépendante, obstinée, le diable en personne, tôt disparue, et d'un père lointain et distrait. Joana, c'est la légèreté, l'amour - cette force en elle qui démasque les faux-semblants -, la liberté « même si elle est peu de chose au regard de ce qu'elle désire et qui n'a pas encore de nom »...

    Renoncement, passion, révélation, illumination, transformation. Ces mots qui pourraient paraître présomptueux ou maladroits, Clarice Lispector en use avec une assurance et une humilité confondantes. Le miracle est qu'ils nous apparaissent comme les seuls aptes à rendre compte de la quête qu'elle a poursuivie de livre en livre, celle d'une vérité qui jaillit de la réconciliation de l'intelligence et du corps.

    « Elle était si vulnérable. Se haïssait-elle pour cela? Non, elle se haïrait plus si elle était déjà un tronc immuable jusqu'à la mort, capable de seulement donner des fruits mais non de croître à l'intérieur d'elle-même. Elle désirait encore plus : renaître toujours, couper tout ce qu'elle avait appris, ce qu'elle avait vu, et s'inaugurer dans un nouveau terrain où le moindre petit acte aurait un sens, où l'air serait respiré comme pour la première fois. Elle avait la sensation que la vie courait épaisse et lente en elle, bouillonnant comme une chaude couche de lave. » C.L.

    Près du coeur sauvage, premier roman de Clarice Lispector, publié alors qu'elle n'a que 23 ans, la fait immédiatement connaître du grand public tandis que la critique salue la naissance d'une grande écrivaine, la comparant à Virginia Woolf et à James Joyce.? Pour sa cinquième édition, ce livre est réédité avec une nouvelle traduction en décembre 2018.

  • « J'aime lever les yeux vers le ciel. Puis je regarde dans la rue et je pense à ce que le Flocon de neige Éternel m'a dit à propos des gens, et je me demande, où sont les héros qui roulent dans leurs chars à travers les rues ? J'ai pensé que la terre était remplie de héros, de bonheur, oh oui, comme maintenant, je ressens du bonheur, il y a juste une douce couche de neige fraîche qui m'effl eure les joues et des confrères flocons de neige déguisés en libellules qui me chatouillent le nez, et un enfant qui passait par là m'a fait deux mains et les a enfouies dans des mitaines en peluche rouge et jaune. Chaque jour de ma vie quelqu'un m'ajoute ou me soustrait quelque chose, je suis donc peut-être plus humain que je ne le crois ? »

  • Ici, c'est un homme qui est habité par une jeune fille, venue de la misère du Nord-Est brésilien, à Rio, où elle mourra. « Je jure que ce livre est écrit sans mots. C'est une photographie muette. Ce livre est un silence. Ce livre est une question », écrit-il. Et il est tout occupé d'elle : écrire sa vie, sa mort doit le délivrer, lui qui a échappé au sort sans futur qu'elle subit. Il l'aime, comme on aime ce qu'on a craint de devenir...
    S'il avoue être le personnage le plus important des sept que comporte son histoire, il ne dit rien de celui dont la présence s'impose progressivement dans ces pages ; la mort qui efface le feu scintillant et fugace de L'Heure de l'étoile, l'heure à laquelle celle qui meurt devient, pour un instant, l'étoile de sa propre vie, désormais réalisée.

  • "Ret samadhi" est l'histoire d'Amma, mère, grand-mère et veuve de 80 ans, qui sans un mot abandonne un beau jour la maisonnée de son fils aîné, où elle habitait selon la tradition. Hébergée par sa fille, une écrivaine très indépendante, elle découvre une nouvelle forme de liberté et d'amour.
    Amma s'ouvre alors au monde et à elle-même, aidée dans sa métamorphose par une curieuse aide-soignante, Rosy, une transgenre qu'elle semble connaître depuis toujours. Lorsque cette profonde amitié est brutalement interrompue, l'octogénaire aussi fantasque qu'attachante part pour le Pakistan sur les traces d'un mystérieux passé, entraînant sa fille dans cette folle aventure.
    Ce roman hors du commun, qui offre un portrait foisonnant de la culture indienne et s'inscrit dans la grande histoire de la Partition, fait vaciller les frontières : celles entre normalité et étrangeté, rêve et réalité, passé et présent, corps et esprit, et bien d'autres encore.
    Dans l'écriture de Geetanjali Shree, monologue intérieur, dialogue et narration polyphonique s'entremêlent sans couture apparente. Humour, tragique et poésie se superposent, jouant sur les sonorités et les rythmes d'une façon parfois vertigineuse, que la remarquable traduction d'Annie Montaut a su restituer. Un très grand livre.
    "Ret Samadhi" est un roman qui fait vaciller les frontières : celle du familier et de l'étrange dans une temporalité où l'instant ramasse tout le passé et la mémoire des siècles, les frontières de genre, celles de l'âge aussi, du corps et de l'esprit, de l'amour et de la haine, des modèles de famille, de la dépendance et de la liberté, des nations « ennemies », de l'humain et du non-humain. L'écriture de Geetanjali Shree traduit puissamment ce thème de la perception par un style où monologue intérieur, dialogue, bribes de conversation et narration s'entremêlent sans couture apparente, et où familiarité et poésie se superposent, jouant sur les sonorités et les rythmes d'une façon parfois vertigineuse que la remarquable traduction d'Annie Montaut a su restituer. Un très grand livre.

    « Une histoire va se raconter. Ce sera une histoire en même temps complète et incomplète, comme il en va des histoires. C'est une histoire intéressante. Il y a une frontière, et des femmes, qui viennent, s'en vont, traversent, tout du long. Une frontière et des femmes, et l'histoire se fabrique toute seule. Même, il suffit de la femme. C'est une histoire. Un déclic. Après, l'histoire s'envole au vent qui souffle. À l'herbe qui pousse, poussant le corps à prendre le vent, et le soleil aussi quand il se couche, il allume les myriades de bougies de l'histoire, à foison, pour les piquer contre les nuages, et tous ils se joignent à la balade. » G.S.

  • Livre posthume, livre-testament certes, Un Souffle de vie est aussi un contrepoint fulgurant à tout ce que Clarice Lispector a publié de son vivant. Si les chroniques de La Découverte du monde révélaient certains de ses processus de création, ici ce sont des matériaux presque bruts, analogues aux « fusées » baudelairiennes, qui irradient toutes les questions angoissées que s'est toujours posées Clarice face à Dieu, au temps, au monde et à son histoire, aux êtres vivants ou inanimés.

    Même si elle n'est pas saisie consciemment, l'approche de la mort aiguise ces interrogations : comment finalement résoudre l'énigme de toute création ? Qu'est-ce que la mort ? Imaginant un dialogue entre un auteur et la femme personnage à qui il donne « un souffle de vie », Clarice, entre ces deux miroirs, se dédouble à l'infini et, une dernière fois et à jamais, nous éblouit par tous les éclats de son écriture et finalement nous propose le mot « vie » comme réponse à nos propres questions.

  • Sous le titre "Sentinelles de la nuit", Ernesto Montequin a réuni quatre séries de fragments que l'on peut lire comme un « journal nocturne » où Silvina Ocampo consigne les traces de ses insomnies.
    «Depuis l'enfance, lorsque je suis sur le point de m'endormir, je vois soudain surgir dans l'obscurité absolue de ma chambre une sorte d'armée bleu et rouge qui avance dans ma direction, jusqu'à ce qu'elle se perde et que je la retrouve dans un autre angle de la pièce obscure où elle réapparaît, prête à suivre la même trajectoire. Vous me direz que cette armée pourrait être un champ semé de jacinthes, il y en a des rouges et des bleues. Ce pourrait être aussi un échiquier avec des pièces voyantes mais il ne m'est jamais venu à l'idée que cela puisse être autre chose qu'une armée de petits soldats, vêtus de bleu et de rouge et avançant comme un seul homme. Cette armée a toujours été pour moi l'armée de la nuit. Il y a de l'obscurité ailleurs que dans la nuit, je sais bien, mais l'endroit où je l'ai vue le plus souvent est la nuit, qui pour moi est un endroit, et le plus important au monde.» S.O.

    « C'est le livre le plus personnel et le plus secret de l'écrivaine argentine dont on sait qu'elle fît de la brièveté un véritable credo littéraire. S'il me plaît tant c'est qu' [...] il engage à réfléchir par l'imprévu du ton, l'impromptu des pensées, l'éclectisme des sujets... Il en émane un bruit de fond où l'on perçoit la rumeur inquiète qui monte en chacun de nous.» Le lorgnon mélancolique, 8 février 2018.

  • "La Découverte du monde" rassemble les textes que Clarice Lispector a publiés chaque samedi dans le Jornal do Brasil, d'août 1967 à décembre 1973. Ces chroniques apparaissent comme le creuset, le laboratoire d'une partie importante de son oeuvre. Sur un ton tantôt grave, tantôt primesautier, sont relatés les états d'âme, les choses vues, les rencontres, les lectures... Elles éclairent magistralement les oeuvres de fiction que nous connaissons déjà. Elles s'interpénètrent dans la mesure où, soit les unes, soit les autres, sont des ébauches ou à l'inverse des réécritures. Un véritable « travail à l'oeuvre » nous est présenté là.

    Voici le bonheur de rencontrer au quotidien Clarice écrivaine, journaliste, citoyenne, philosophe, visionnaire, femme et mère, Clarice avec ses lecteurs et ses lectrices, ses amis et ses amies, ses chauffeurs de taxi et ses grands hommes, ses animaux, ses plantes et ses pierres... et quelques insectes - telle qu'en elle-même.

  • « C'est la première fois que l'on réunit en volume ces nouvelles écrites en différents pays et à différentes époques. Si quelques-unes sont des fantaisies du moment, d'autres sont des études un peu plus approfondies et mieux faites pour résister aux changements de mode ou d'opportunité dans la forme et la donnée...

    Les nouvelles qu'on va lire appartiennent presque toutes à une jeunesse de l'auteure, et on est toujours indulgent pour la jeunesse. On sent qu'il serait injuste de conclure dogmatiquement contre ce qui est spontané, par conséquent naïf. » G.S., Préface à la première édition.

    George Sand n'avait pas encore trente ans lorsqu'elle écrivit ces cinq nouvelles qui marquèrent le début de sa carrière d'écrivaine. Beaucoup plus tard, en 1861, elle réunit pour les publier ces oeuvres de jeunesse qu'elle aimait tout particulièrement et qui, depuis, ne furent plus rééditées.

  • La romancière Assia Djebar, en collaborant à la traduction, a voulu rendre sensible le plus possible dans des mots français, la révolte haletante des mots arabes de cette voix : celle de l'écrivaine, et à travers elle, de Ferdaous-en-Enfer.

    « Ferdaous, en langue arabe signifie « paradis » et c'est donc une femme prénommée « Paradis » qui, la veille d'être pendue pour avoir tué un homme, interpelle d'« une voix en enfer », toutes les autres femmes d'une société où l'oppression sexuelle séculaire commence à peine à être dite de l'intérieur. Étapes successives de la vie de Ferdaous, devenue prostituée par révolte, après avoir traversé les cercles d'une exploitation implacable et qui, au bout de multiples fuites désespérées, devient meurtrière par défi. Est-ce un roman « populaire », cette histoire écrite par Naoual El Saadaoui, célèbre essayiste au Moyen-Orient dont les études sur la sexualité sont basées sur son expérience de médecin, et dont les romans sont lus par une importante jeunesse féminine, mais contestés par une culture officielle ?... « Populaire », ce livre l'est avec une chaleur véhémente, car la fiction ici est ancrée dans les drames sociaux et sexuels de la réalité arabe actuelle. » A.D.

  • Mon livre d'heures

    Nélida Pinon

    « Je suis penchée à la fenêtre, l'obscur de la nuit me dépouille de mes biens. Mais je n'ai pas peur. J'ai hâte de me libérer des obligations, de la fausse politesse, du poids des objets. La solitude, que la nuit accentue, est ma sauvegarde.
    Je déguste mon verre de vin, vermeil, qui est assorti au sang. J'écoute de la musique, les émotions affleurent. Je déborde, je me replie. La vie m'exalte et je ne sais pas comment prendre soin d'elle. » N. P.

    « C'est ici un livre de bonne foi, lecteur ». La bonne foi de Montaigne désigne dans ce livre de souvenirs et d'essais à la fois la sincérité dans le récit des heures vécues et la croyance sans réserve au pouvoir de l'art. Aventurière du corps et de l'âme, Nélida Piñón raconte sa vie, de l'enfant de Galiciens immigrés au Brésil à l'autrice brésilienne reconnue. Ce livre donne une voix à ce qui ne parle pas ou ne parle plus : les expériences et les voix du passé, ce que le présent écarte par négligence ou cruauté. Il s'agit en somme de retrouver le salut par la culture, de la Grèce antique au Brésil dramatique du XXIe siècle, de Rio à New-York en passant par Beyrouth. Biographie et livre deviennent alors une même corne d'abondance, témoignages d'une passion généreuse pour la vie, l'imaginaire, l'écriture qui transcende la mortalité des heures : « Pour raconter une histoire, nous dépendons d'une certaine immortalité. La nôtre et celle de nos lecteurs ». Didier Voïta

  • Mêlant autobiographie et création, ce nouveau texte d'Annie Cohen adopte les coutures d'un journal ou d'un cahier d'écrivaine. Comme l'indique le titre inspiré du poème de Verlaine, Puisque l'aube grandit, puisque voici l'aurore, il s'inscrit d'emblée dans une filiation avec l'errance des poètes, notamment Edmond Jabès. Des fulgurances lyriques, placées sur le chemin de l'écriture comme autant de points d'appui, viennent jalonner le récit enivrant d'un combat au corps à corps avec une maniaco-dépression. En dépit de la douleur, c'est dans ses ressources les plus ineffables que l'autrice va puiser la matière de son texte : l'intense volupté de sa prose se saisit d'un voyage de jeunesse sur l'Île aux femmes, au large du Mexique, ou encore du judaïsme de ses origines, pour recréer l'espace d'une parole poétique libératrice. On y retrouve le lien entre le travail littéraire d'Annie Cohen, son oeuvre artistique de plasticienne, en particulier ses emblématiques « rouleaux d'écriture », que François Mitterrand fut l'un des premiers à acquérir pour sa collection personnelle.

    « Je roule sur les mamelons de mousse, je me rapproche du commencement du monde. Je les vénère sur la margelle au bord du Grand Canal. Nos conditions atmosphériques ne permettent pas d'avoir des tapis de mousses, il nous faudrait beaucoup d'humidité comme au Japon. Mais un oeil avisé les surprend près des points d'eau. Douce vie que ces végétaux si anciens qui résistent au béton. » A. C.

  • « Alice s'efforce à nouveau de demeurer avec celle qui franchissait la porte de la forêt.
    Ne rien écrire d'autre. Rester avec Alice Sandair assise dans une forêt de bambous sur les plateaux du Deccan. C'était il y a longtemps cette autre vie, sauvage, extrêmement lumineuse, entièrement vivante et si loin des terres où elle avait dû ensuite retourner et se taire. Elle a si peu de temps pour le faire, elle n'aura vite plus envie d'écrire sa vie dans la forêt. Elle se dira que ça n'est pas la peine, pas la peine du tout. Elle voudra écrire autre chose, une chose occidentale, cartésienne, matérialiste, horizontale, donc universelle. [...] Alice ne veut pas tricher pour faire plaisir. [...] Elle se penche vers son clavier, elle se souvient. » J. M.

  • Dans "Le Dernier Amour", dédié à Gustave Flaubert, George Sand continue à s'interroger sur le mariage, l'amour et la passion. Une jeune femme s'y trouve déchirée entre la passion orageuse et mauvaise qu'elle éprouve pour un tout jeune homme qui pourrait être son fils et un amour raisonnable pour un homme plus âgé qu'elle, son honnête et sage mari. Dans ces contradictions s'affrontent des désirs contraires : désir d'appartenance à une société et contestation d'un ordre qui opprime les femmes. Publié en 1866, ce roman n'avait jamais été réédité.

    « Il y avait en elle des cordes brisées ou détendues : l'instrument, exquis par lui-même, ne pouvait être d'accord. Le son déchirant m'en était pénible. Parfois cependant une belle note pure produisait une impression délicieuse. J'éprouvais le besoin de la plaindre ; mais elle ne permettait pas l'amitié et ne semblait pas la connaître. Son attachement pour les siens avait le caractère d'un devoir accompli avec passion, jamais avec tendresse. » G.S.

    Mireille Bossis est écrivaine. Elle enseigne à l'université de Paris VII. Elle a soutenu une thèse de doctorat d'État, intitulée À la recherche de George Sand. Écriture romanesque et expression de soi.

  • La promesse

    Silvina Ocampo

    Au cours d'une traversée transatlantique sur un paquebot une femme tombe accidentellement à la mer. Tandis qu'elle flotte à la dérive elle s'en remet à sainte Rita, avocate des causes désespérées, et lui fait une promesse. Si elle réchappe à la noyade, elle écrira l'histoire de sa vie. Au milieu d'un océan tour à tour prodigieux et menaçant, des personnes, des lieux commencent alors à affluer erratiquement dans la mémoire de la naufragée. Peu à peu, l'imagination et la poésie prennent le pas et le récit, composé comme un « dictionnaire de souvenirs», s'émancipe de la vraisemblance.

    J'ai nagé ou fait la planche durant huit heures, en espérant que le bateau revienne me chercher. Je me demande parfois comment j'ai pu nourrir cet espoir. Je l'ignore vraiment. Au début j'avais tellement peur que j'étais incapable de penser, puis je me suis mise à penser de façon désordonnée : pêle-mêle me venaient à l'esprit des images d'institutrices, de tagliatelles, des films, des prix, des pièces de théâtre, des noms d'écrivains, des titres de livres, des immeubles, des jardins, un chat, un amour malheureux, une chaise, une fleur dont je ne me rappelais pas le nom, un parfum, un dentifrice, etc. Ô mémoire, combien tu m'as fait souffrir ! J'ai cru que j'étais sur le point de mourir ou déjà morte, victime du chaos de ma mémoire. Puis j'ai compris, en ressentant une vive brûlure dans mes yeux due à l'eau salée, que j'étais vivante et loin de l'agonie.

    La Promesse a été publié en Argentine, en 2011, à titre posthume grâce au travail méticuleux d'Ernesto Montequin sur les manuscrits laissés par l'auteure.

  • Osnabrück

    Hélène Cixous

    « Il est déjà parti depuis longtemps ce livre, depuis Osnabrück, Hanovre, la ville du Traité de Westphalie (1648) et de ma famille Jonas (1840-1942), il parcourt le mystère des temps sur les quatre continents qui supportent l'histoire de ma mère et l'intéressent également, au départ il devait remonter ma mère en tous les sens depuis les sources des sources jusqu'à l'embouchure de la rue Saint-Gothard, en respectant son cours multiple et renversant, car c'est bien elle de sembler finir par commencer ou pour commencer ne pas finir jamais. » H.C.

    Osnabrück c'est l'épopée d'Ève, la mère d'Hélène, la mère-jeune fille. C'est aussi le livre de toute mère pour la fille, le livre de la fille autour de la mère, ma terre qui brille et menace de disparaître.

  • Lori est institutrice, Ulysse, professeur de philosophie. Leurs rendez-vous s'inscrivent dans un quotidien banal. Mais elle est Lori-Lorelei, une sirène, et lui est le sage Ulysse qui vit à distance, voyageur immobile qui attend la femme, l'observe à chaque étape de sa quête du monde et d'elle-même. À partir d'éléments autobiographiques et dans un climat de rituel initiatique, l'auteure tisse le fil d'une histoire d'amour insolite, invitant le lecteur à se dépouiller de ses propres images pour entrer dans ce langage destiné à retrouver, à inventer l'autre.

    « Et maintenant c'était elle qui sentait l'envie de rester sans voir Ulysse, un certain temps, pour pouvoir apprendre, seule, à être. Déjà deux semaines avaient passé et Lori ressentait un manque si grand que c'était comme une faim. Qui ne passerait que si elle mangeait la présence d'Ulysse. Mais parfois le manque était si profond que la présence, calculait-elle, serait insuffisante ; elle voulait absorber Ulysse tout entier. » C.L.

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