Creaphis

  • Le plateau

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    • Creaphis
    • 10 Septembre 2020

    Il y a huit millions d'années, alors que l'actuel territoire du Coiron (Ardèche) était une large vallée parcourue par une rivière, un volcan a surgi. Le magma expulsé par de nombreuses cheminées a recouvert peu à peu la vallée. L'érosion effaça ensuite les roches les plus tendres. Les sédiments marneux qui composaient les versants de la vallée furent détruits. Au cours des millions d'années qui suivirent, les couches de lave s'accumulèrent. Le plateau s'élevait, il sortait de terre comme une île. Les géologues parlent aujourd'hui de relief inversé. C'est comme si l'ancien fond de vallée avait servi de moule au plateau, ou comme si le plateau était devenu une relique de la vallée disparue.
    « Ensuite il y a le corps du pays. J'appelle paysage le corps des pays, sur le plateau du Coiron et ailleurs. Le corps du pays, volcanique et émacié, est marqué, couturé, jalonné de signes, de traces tangibles. Le pays a aussi une histoire, elle est vieille comme le monde. Géologie et généalogie ne se sépareraient pas. Ici, quelque chose a eu lieu, une histoire d'érosion et d'inversion entre calcaire et basalte, on parle joliment de relief inversé ; je lis aussi que le plateau du Coiron est l'un des bastions ultimes du Massif Central, campé à l'exacte confluence des régimes climatiques méditerranéens et continentaux. Ici donc quelque chose a eu lieu dans la nuit longue des temps ; le relief et les pierres le disent, le racontent à qui veut, et sait, le voir, le toucher, le déchiffrer de l'oeil, de la main et du pied. C'est plus ou moins spectaculaire et manifeste, entre hiéroglyphes infimes, furtifs, graphiques, qu'il faut dénicher, et chicots gris ou bourrelets mafflus, dykes et necks, falaises impérieuses, plis, fentes boisées, chemins opiniâtres, éboulis, drapés qui arrêtent le regard et interrogent. » (M.-H. Lafon) En arpentant ce paysage, le photographe Antoine Picard a observé les falaises, les roches écoulées, les murs de lave enfouis dans les fissures souterraines, les pierres affleurantes. Puis il s'est approché à la rencontre des habitants d'une des fermes du plateau. Florentin, son frère émilien et leur famille vivent là. Leurs ancêtres ont ouvert la terre, taillé les chemins à coups de dynamite, cherché les sources, débroussaillé et monté les murets de pierres noires pour clôturer des prés. Eux, nouvelle génération, habitent cette surface du Plateau et constituent la strate (humaine) la plus actuelle de son histoire.
    « Au commencement ils surgissent ; ils, les garçons, les deux ; ce sont des frères, ce sont des fils, des neveux, des petits-fils, des petits-neveux ; ils sont liés, reliés, ils ont une histoire, une famille, une généalogie. Ils ont de jeunes corps, affûtés, véloces, souples et drus. Ils ont des prénoms doux et sonores, chantants, accordés, Florentin et Emilien. » (M.-H. Lafon) Ils ont cherché les pierres du dessous qui remontent à la surface. Ils sont rentrés dans les grottes avec l'impression de rentrer dans la chair du plateau. Ils ont greffé les châtaigniers de leur grand-père. Ces motifs, géologiques ou agricoles racontent comment nous grandissons tous avec une histoire souterraine, enfouie dans notre mémoire. Ils évoquent notre faculté à nous arranger avec ce qui est là pour fabriquer autre chose, à nous nourrir de nos origines tout en assimilant ce qui est autour, à jouer d'une alternance entre le dessus et le dessous, le dissimulé et l'apparent.
    Marie-Hélène Lafon est venue plusieurs fois, a séjourné sur le Plateau, a rencontré la famille. Les photographies en tête, elle a écrit ce texte (inédit) en deux parties, mêlant fiction et histoires quotidiennes de famille (celle des ces frères ou la sienne), décrivant son expérience du paysage d'ici tout en revenant, toujours, vers le sien, à l'autre bout, le Cantal.

  • Ce petit livre condense sous la forme d'un manifeste une réflexion inédite sur la « philosophie de terrain ». Cette locution semble de prime abord un oxymore, tant le terrain caractérise cette part des sciences humaines qui se distingue de la philosophie. Cependant, la tradition philosophique elle-même, y compris ses courants « idéalistes », ne cesse de s'inquiéter de sa relation à l'empirique, de ses effets sur le monde autant que de la manière dont le réel bouscule ses présupposés.
    Les années 2000 sont propices à interroger ce rapport au terrain, à questionner les pistes qu'il ouvre à une philosophie politique soucieuse d'interroger, comme le proposait Gramsci, les fonctions de l'intellectuel et ses instrumentalisations possibles. Se refuser à être un organe de pouvoir conduit à utiliser le travail de terrain comme fer de lance critique.
    Une telle critique devra aussi porter sur la partition sociale qui autorise la position philosophique elle-même : celle qui, dissociant le travail intellectuel du travail « manuel » ou technique, semble accorder au premier non seulement une préséance hiérarchique, mais plus encore un monopole de la pensée. Cette partition ne concerne pas seulement la philosophie, pour laquelle la question du terrain n'a jusqu'ici pas été posée de façon centrale, mais l'ensemble des sciences humaines. Celles-ci considèrent en effet la pratique de l'entretien comme un matériau d'investigation, mais non comme le moment d'une réciprocité de la réflexion.
    Le concept d'une philosophie de terrain conduit donc à penser une politique de l'entretien et à considérer celui-ci, au-delà du simple témoignage, comme l'élaboration d'une expérience spécifique de pensée. Les textes des entretiens n'ont pas le statut d'annexes, mais celui de référents du discours, au même titre que des citations d'auteurs : ils participent de la construction des concepts. La distance établie par la philosophie ne peut pas être un hors-sol.
    Le premier temps du parcours montre que cette proposition se distingue à la fois d'une tradition philosophique dominante et des usages du terrain dans l'ensemble des sciences humaines. Le deuxième temps met en évidence les précédents que constituent les démarches d'une autre tradition philosophique qui en a posé les jalons : chez Spinoza, Marx et Engels, Simone Weil, Arendt et Foucault, mais aussi chez Bourdieu. Le troisième moment aborde les expériences du terrain et leur formalisation à partir de trois exemples (en Égypte, au Chili et en Bulgarie) avant de poser la question d'une politique de l'entretien et de soulever les problématiques esthétiques liées à la démarche documentaire.

  • C'est l'actualité de la question du genre qui pousse l'auteur à publier cet ouvrage. À preuve la réunion récente (septembre 2014) d'un congrès international « Etudes de genre en France » à l'ENS de Lyon. Le concept du genre a suscité l'intérêt d'un nombre croissant de chercheurs en sciences humaines et a bousculé le regard traditionnel. L'historienne Michèle Riot-Sarcey, pionnière en France de l'utilisation de ce concept, a écrit de nombreux articles pour en démontrer sa pertinence épistémologique dans l'analyse historique et défendre son utilisation opératoire. Avec cet ouvrage, elle propose de rassembler l'essentiel de ses articles, dont certains devenus introuvables. Elle donne ainsi un état de l'apport actuel de la notion de genre à la discipline historique. Au sommaire, on trouve des articles révélateurs de l'évolution d'une réflexion sur les vingt dernières années (concept/féminisme/femmes, pouvoir et politique/citoyenneté/représentations/sensibilités/écriture de l'histoire.).

  • Dans le paysage commémoratif parisien, une cinquantaine de statues et monuments ont été édifiés pour honorer des femmes. À travers l'histoire des circonstances de l'érection de ces statues à l'époque de la statuomanie républicaine de la fin du XIXe siècle, et la prolifération, dans l'espace public, de statues dédiées à des personnages célèbres, Christel Sniter apporte une contribution à l'histoire politique de la reconnaissance des femmes à travers le prisme de la grandeur, de l'héroïsme et du génie à célébrer.
    Elle y analyse la manière dont la culture politique républicaine fabrique ses représentations de la femme en les indexant le plus souvent au déjà là du grand homme, mais aussi en aménageant une place à l'identité spécifique de l'héroïsme féminin. Ces femmes célèbres sont-elles des grands hommes comme les autres, honorées pour les mêmes qualités universelles ? Ou bien ces statues ont-elles été érigées par des féministes dans une dynamique militante, voire dans une logique de discrimination positive, par souci de représentativité et pour compenser un déséquilibre, parce que précisément ce sont des femmes ? Dans quelle volonté de construction d'un imaginaire national ces projets ont-ils été pensés ?

  • L'écrivain Marie-Hélène Lafon propose ici des proses fragmentaires sur les paysages : " Ceux d'enfance, les autres / ceux de la terre, les minéraux, les citadins, les maritimes/ les nocturnes, les diurnes/ les arpentés, les rêvés / les paysages écrits / les paysages lus / ceux que l'on voit du train / ceux que l'on ne voit pas sur les autoroutes où des pictogrammes les signalent. " Texte poétique et singulier au sein de l'oeuvre que construit Marie-Hélène Lafon depuis une dizaine d'années.

  • L'ombre nue propose plusieurs séries de photographies d'Aurore de Sousa. Objets usuels, miroirs, meubles, albums anciens, sont autant de fragments et d'indices, d'histoires de vie réelles ou rêvées, cousues entre elles par des fils ténus et presque invisibles. Cette fresque monochrome est traitée dans des tons nuancés et vibrants d'une grande douceur. Les textes de Marcel Cohen voisinent cet univers sans jamais l'envahir. Ils suggèrent, sans recourir au romanesque, différents usages de la mémoire. Témoignage, souvenir, anecdote, comptage, récit d'événement, deviennent les objets de narrations inscrites dans la trame de l'histoire. L'insularité et la contingence de ces " faits " photographiques et littéraires forment un ensemble que le lecteur s'approprie, non sans un certain trouble de pensée.

  • A l'occasion de la quatrième édition des Photaumnales de Beauvais, Beatrix von Conta a été invitée dans le cadre d'une résidence à travailler sur le thème de la "frontière". Parcourant la ville du centre à la périphérie, sa création coupures / reprises est constituée d'une accumulation de fragments qui crée une vision stratifiée de l'espace urbain et questionne le territoire géographique, mais aussi ses limites imaginaires, celles projetées par la photographe sur les espaces, ainsi que les frontières invisibles et métaphoriques que révèle la photographie.

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