Daniel Sibony

  • Une interrogation traverse ce livre : les trois courants monothéistes - islam, judaïsme, christianisme - pourraient-ils un jour se supporter, se pardonner, non parce qu'ils relèvent du même dieu et qu'ils sont " frères " (ce genre de fraternité produit plus de guerres que d'accords, plus de déchirements que d'ententes), mais parce qu'ils reconnaîtraient en eux le même type d'infidélité à ce qui les fonde ? chacun se reconnaîtrait enfant du même manque orignel, marqué d'une faille à l'origine, une faille qui n'est imputable à personne, en tout cas pas au voisin.
    Elle est intrinsèque à l'humain, et d'autres humains hors du champ religieux l'affrontent comme ils peuvent.
    Ce que les trois monothéismes font de leur origine - et de celle des autres - est toujours une énigme : en en démêlant sans concession mais toujours avec respect les fils et les enjeux, d. sibony renouvelle profondément l'intelligence de ces religions, de leurs rpaports entre elles et avec le monde moderne.

  • La Question de Dieu se présente aujourd'hui de façon plus neuve, comme si la tendance était de reprendre possession de problèmes essentiels que la religion a confisqués pour les gérer à sa façon. «Dieu» serait donc une Question trop sérieuse - ou trop drôle - pour être laissée aux religieux qui d'ailleurs ne semblent pas si heureux que ça de la gérer. Les autres, les athées, croient l'écarter par le silence, l'indifférence, et voilà qu'elle les rattrape au détour des générations («Papa, c'est qui, Dieu ?...»). En temps de crise, aussi : comme aujourd'hui, quand des tours s'effondrent.

    Il nous a donc fallu revoir pourquoi l'idée de Dieu, dans l'étroit monothéisme, est une bombe à retardement. Avant de voir comment chacun se fait son Dieu ou se fait à Dieu. La question n'est pas de savoir quel est le bon (en un sens, «y a pas de bon Dieu»...) ni ce que chacun met à cette place ; mais de comprendre de quoi est fait l'emplacement du divin. Que nomme donc ce Nom de Dieu ? Et pourquoi est-ce un juron ? Comme s'il pointait le fait d'être à bout, aux limites de sa vie. Comme si Dieu n'était qu'une limite...

    Au terme de ce livre, chacun pourra parler de Dieu comme d'une question qui lui est propre, singulière, sans crainte d'être «fusillé» comme religieux ou comme athée.

  • Si les impasses du désir font sens pour vous, pouvant aller jusqu'au rejet voire à la haine, même celle qu'on n'éprouve pas mais qu'on retrouve à l'oeuvre, venue on ne sait d'oú ; si les effets de blocage, compulsion, culpabilité, pensée obsédante vous interrogent ; si l'idée vous tente de renouveler les vieux concepts de l'hystérie par les repères plus précis du devenir femme (ou de ce que je nomme l'entre-deux-femmes) ; si la transmission du féminin et celle de l'identité vous concernent ; si vous vous demandez comment tout cela rebondit dans la trame sociale, à travers des violences qui relèvent de la haine identitaire (bien plus que de ce qu'on nomme à tort " racisme") ; ouvrez ce livre, il a plus de trente ans, et lisez tranquillement.
    Quelques mouvements devraient s'ensuivre.

  • Entre la transmission symbolique juive et la question de la transmission que pose la psychanalyse, sont détectées ici quelques résonnances : rapport à la loi, castration, symbolisation. Ce n'est peut-être pas un hasard si l'agacement envers les psychanalystes n'est pas sans rapport avec l'agacement envers les juifs. Etude de la Loi et travail de la cure sont mis en parallèle.

  • Beaucoup réagissent à l'événement en s'étonnant non pas de lui mais de ne pas l'avoir prévu : comme si notre vocation normale était de tout prévoir et de faire en sorte que rien n'arrive, que rien ne nous arrive. Nos idéaux de prévision cachent un énorme désespoir. Voici donc une suite de flashes, d'éclairs sur l'événement réel et concret "rebonds" dont beaucoup ont paru dans la presse, dialogues aigus avec le temps, allant du sport au sida, du Proche-Orient qui brûle au bloc de l'Est qui se dégèle, des attraits de l'argent aux vertiges du sacré, du chômage insidieux au racisme ordinaire - bref, beaucoup de surprises, de points critiques qui sont la texture même de nos vies. Ces entrechocs surprenants entre le vécu et l'invivable éclairent autrement nos modes d'être. Ce sont des récits de la pensée, comme si elle était une fable ou une histoire dont l'événement serait un éclair. Chaque texte est dû à un déclic, à une secousse, qu'il transmet. Il y fallait un analyste original, à l'esprit libre de toute chapelle ou allégeance, sensible à ce qu'il appelle l'événement d'être.

  • Voici quelques éclats du temps, pincements de nos histoires, grincements d'actualité, à même la trame de nos vies ; ils deviennent dans ce livre événements de pensée, présences du temps qui font craquer la chape du présent. L'événement siècle s'avance à travers ses bouts d'histoires, de meurtre et de sexe, d'abus et de repentance, d'homo-famille et de clonage, de jeux et d'affolements, dans un théâtre ou un «cinéma» débridé, y compris celui de l'art et de la culture.

    Alors voici de quoi aider à reprendre souffle, peut-être à sortir de leur cadrage quotidien ceux qui ne se paient ni de mots ni d'images mais du luxe d'exister dans la présence, ce temps mystérieux entre le passé et l'avenir - ce temps actuel si distinct du présent.

  • Plutôt que de ferrailler dans la "guerre" entre analystes et thérapeutes, Daniel Sibony adopte un point de vue original : faire l'analyse des psychothérapies en vogue, et montrer qu'elles supposent toutes l'inconscient et mettent en acte des transferts très variés, en déployant des métamorphoses de l'"idée psy".
    Du coup, loin de nier leur efficacité, il l'éclaire à partir de l'idée freudienne revue et développée par lui, d'un point de vue où l'essentiel est l'enjeu d'exister comme relais d'une transmission de vie.
    Beaucoup de malentendus et d'agressivités sont rendus inutiles par cette nouvelle approche. Mieux, en parlant des psychothérapies de ce point de vue accueillant et critique, on peut enrichir l'analyse elle-même en formulant plus nettement ce qu'elle n'est pas et surtout ce qu'elle peut être à l'avenir: une certaine passation d'être...

  • Apprendre l'événement.
    Apprendre à prendre ce qui arrive, à bout de bras ou de pensée ou d'images, apprendre à le sentir, le pressentir, le tourner, le retourner, s'y engager, le traverser, en émerger... et d'autres choses encore, d'autres gestes (entrez, la variété est grande, quoique modeste au regard de ce qui arrive).
    Et si vous apprenez à lire, entendre, interpréter ce qui arrive, alors l'événement que vous êtes, l'événement que vous pourriez être pour vous-même n'est plus... imprenable, insaisissable ; la rive n'est plus inaccessible où affluent nos destins, et où l'histoire a rivé ses « clous » terribles ou grotesques, et ses « croix » à tour de bras...
    Dans ce second tome d'Événements, on est plus près de l'actuel que de l'actualité du jour. Mais après tout, l'actuel de l' être qui se met en acte, en actions étonnantes, n'est-ce pas ce qui aujourd'hui questionne les identités et soulève la planète en éclats d'angoisse, d'hébétude et de rire ?

  • Trop peu d'efforts sont faits pour comprendre ce qui se passe dans la tête et le coeur des xénophobes, pour comprendre comment on le devient, comment ça cesse et ça revient.

    Ce livre entre dans cette brisure d'identité qui, chez ceux qu'on nomme « racistes », est devenue insupportable. Cette plaie où chaque être est coupé de lui-même et de l'autre - et qui devient tantôt recherche de liens tantôt haine identitaire, nous cherchons à la comprendre comme rapport à l'être, jalousie essentielle, épreuve inévitable où certains font naufrage et où d'autres émergent. Et nous tentons de penser le mal, non pas pour « en finir » avec, mais pour y être plus « résistants ».

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