Sciences humaines & sociales

  • Maria Zambrano est l'une des figures les plus importantes de la philosophie espagnole du siècle dernier.
    Disciple d'Ortega y Gasset lors de ses études de philosophie à Madrid, elle connaît l'exil de 1939 à 1982, (Amérique du Sud - en particulier à Cuba -, Europe). Un premier volume de ses oeuvres complètes a paru en Espagne en 1971, elle a reçu le " Prix Cervantès " pour l'ensemble de son oeuvre en 1988. Les cinq chapitres qui composent ce livre, inédit en français, sont comme les îles d'un archipel sous-marin beaucoup plus vaste (La vie : rêve éveillé, L'atemporalité, La genèse des rêves, Rêve et réalité, L'absolu des rêves).
    Ils constituent le résultat final d'un vaste projet né dans les années cinquante et que, depuis son retour d'exil en 1984, elle poursuivait déjà. L'investigation sur les rêves et le temps, sur la possibilité d'obtenir l'intégration du rêve et de la veille a été l'une des plus ambitieuses et des plus constantes de cette auteur ; cette interrogation détermina aussi la conception de ses livres les plus décisifs.
    Les rêves et le temps, sa dernière oeuvre, dévoilent les concepts clés de sa philosophie, de la même manière que sa volonté unitaire complète et éclaire le sens de toute son oeuvre. Pour autant, ce qui sera le dernier livre de Zambrano a été au fur et à mesure de son avancée comme le plan sous-jacent et silencieux ou le compas invisible qui traçait sa méthode propre dans chacun de ses autres livres.

  •   Dans Voyage au Phare, Virginia Woolf parle de « la vieille question qui
    continuellement traverse le ciel de la pensée, la vaste question générale »,
    qui accapare soudain Lili Briscoe. Cette question n'est rien moins que celle-ci
    : « Quel est le sens de la vie ? ». Et c'est au même personnage qu'on doit la
    remarque qu'il s'agit d'un « simple slogan, glané dans quelque livre, qui ne
    s'ajustait que vaguement à sa pensée ». « Le sens de la vie » : l'expression
    porte à sourire, tant elle semble usée et formulaire. On s'étonnera donc que
    j'aie inscrit dans le titre de ce livre pareil « slogan », sans prendre la
    précaution de le mettre en italique ou de l'inclure dans une question - ce que
    Lili Briscoe fait avec plus de prudence. Si je n'ai pas choisi d'afficher une
    telle ironie, ce n'est pas parce que j'ai l'intention de donner une réponse
    (même complexe) à semblable question. Je montrerai plutôt que la question doit
    demeurer, comme une inquiétude, comme un partage. Ce que je veux souligner,
    avec sérieux, c'est l'articulation que le roman moderne opère quant à ce
    questionnement dont il fait sa matière mystérieuse. ?Je prolonge une intuition
    capitale de Walter Benjamin qui voit dans le roman moderne la recherche
    passionnée du sens de la vie pour des consciences séparées et solitaires. C'est
    une intuition que je discute dans cet essai. Selon trois temps : d'abord une
    méditation théorique sur l'idée de « vie à soi » et les pouvoirs de la fiction,
    méditation qui appelle deux lectures d'oeuvres célèbres : La Mort d'Ivan Illitch
    de Tolstoï et Voyage au Phare de Woolf. Car c'est en nouant le plus personnel
    avec l'impersonnel que le romancier sait nous donner à penser la vie comme
    l'impossible totalité qui est la nôtre et qui ne cesse de nous échapper.

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