Corti

  • Si le roman a cru ne plus pouvoir croire en rien au point de ne plus assumer ni intrigue ni message ni personnage, quelques francs-tireurs ont parié sur la foi en l'événement, sur le sens et sur la présence quand même. Le Grand Meaulnes, les récits surréalistes, ,Le Rivage des Syrtes, les romans d'André Dhôtel ou de Sylvie Germain, ces récits ont l'outrecuidance de raconter l'émerveillement qui suspend à son incandescence toute temporalité, existentielle comme narrative.
    L'émerveillement est une émotion paradoxale, composée d'effroi et d'extase, de stupeur et d'éblouissement. Le " merveilleux pouvoir de sentir " dont s'enorgueillit Alain-Fournier irrigue le pari du récit surréaliste sur le réel qui inclut " tout l'au-delà de cette vie ", tandis que " le sentiment de la merveille unique d'avoir vécu dans ce monde et dans nul autre " anime les personnages gracquiens. "L' art de la défaillance " dhôtelien s'accorde à la " science de l'égarement ". Enfin Sylvie Germain, dans une oeuvre complexe et composite, épique et lyrique, chante " la splendeur et la douleur d'être ". En des temps d'indigence et de détresse, la nécessité éthique de s'étonner, se réjouir, s'émerveiller s'aiguise et réenchante le réel de la logique du sensible et du possible. Face à la problématicité de la modernité, l'énigmaticité suscite un rapport émotionnel et imaginaire du sujet à l'objet fait d'adhésion, de confiance, d'abandon. Il y a une énergie dans l'émerveillement, une réponse à un envoi, une activité dans la passivité, une passion dans l'état de suspension.
    Le propre des romans est d'articuler, d'agencer des histoires qui, pour ordinaires qu'elles soient, font vibrer un peu de cette stupeur d'être au monde. Ils mettent en musique et en récit une posture existentielle, une relation affective et imaginaire de l'ordre de la croyance. Dans ce quand même, qui résonne de Breton à Ricoeur, me semblent se tenir et des défis esthétiques et des enjeux éthiques pour le vingt-et-unième siècle naissant.

  •   Dans Voyage au Phare, Virginia Woolf parle de « la vieille question qui
    continuellement traverse le ciel de la pensée, la vaste question générale »,
    qui accapare soudain Lili Briscoe. Cette question n'est rien moins que celle-ci
    : « Quel est le sens de la vie ? ». Et c'est au même personnage qu'on doit la
    remarque qu'il s'agit d'un « simple slogan, glané dans quelque livre, qui ne
    s'ajustait que vaguement à sa pensée ». « Le sens de la vie » : l'expression
    porte à sourire, tant elle semble usée et formulaire. On s'étonnera donc que
    j'aie inscrit dans le titre de ce livre pareil « slogan », sans prendre la
    précaution de le mettre en italique ou de l'inclure dans une question - ce que
    Lili Briscoe fait avec plus de prudence. Si je n'ai pas choisi d'afficher une
    telle ironie, ce n'est pas parce que j'ai l'intention de donner une réponse
    (même complexe) à semblable question. Je montrerai plutôt que la question doit
    demeurer, comme une inquiétude, comme un partage. Ce que je veux souligner,
    avec sérieux, c'est l'articulation que le roman moderne opère quant à ce
    questionnement dont il fait sa matière mystérieuse. ?Je prolonge une intuition
    capitale de Walter Benjamin qui voit dans le roman moderne la recherche
    passionnée du sens de la vie pour des consciences séparées et solitaires. C'est
    une intuition que je discute dans cet essai. Selon trois temps : d'abord une
    méditation théorique sur l'idée de « vie à soi » et les pouvoirs de la fiction,
    méditation qui appelle deux lectures d'oeuvres célèbres : La Mort d'Ivan Illitch
    de Tolstoï et Voyage au Phare de Woolf. Car c'est en nouant le plus personnel
    avec l'impersonnel que le romancier sait nous donner à penser la vie comme
    l'impossible totalité qui est la nôtre et qui ne cesse de nous échapper.

empty