Corti

  • Noeuds de vie

    Julien Gracq

    En 1980, au moment de la parution de En lisant en écrivant, Angelo Rinaldi, dans « L'express », souligna que Julien Gracq figurait parmi les contrebandiers habiles à faire passer les « frontières séparant les époques ». Plus de 40 ans après, ce constat reste d'actualité, comme si le temps avait eu peu de prise sur ses fragments, toujours devant nous.
    Ce qui est frappant avec les textes inédits rassemblés ici, par Bernhild Boie, son éditrice en Pléiade, c'est qu'il est aussi étonnant dans le grand angle (ses centres d'intérêt sont aussi bien historiques que géographiques) que dans le plan rapproché (tous ses textes sur des paysages ou des événements) ou le gros plan (certains textes sur des écrivains, des villes ou des phénomènes littéraires).
    Gracq est un observateur pénétrant, sensible, perspicace. Aucune nostalgie ou lamentation dans cette vision du monde. Avec une liberté de ton et de regard inimitables, il nous invite à revoir à neuf nos propres jugements sur l'histoire, les écrivains, les paysages, l'accélération du temps, la détérioration de la nature, le passage des saisons, les jardins potagers, la vieillesse, le bonheur de flâner comme celui de lire.
    Cette lucidité sereine donne d'ailleurs à certains fragments une allure prophétique :
    (...) la Terre a perdu sa solidité et son assise, cette colline, aujourd'hui, on peut la raser à volonté, ce fleuve l'assécher, ces nuages les dissoudre. Le moment approche où l'homme n'aura plus sérieusement en face de lui que lui-même, et plus qu'un monde entièrement refait de sa main à son idée - et je doute qu'à ce moment il puisse se reposer pour jouir de son oeuvre, et juger que cette oeuvre était bonne.

  • Battements de tambour représente à bien des égards un cas à part dans la production poétique de Walt Whitman (1819-1892). Plus connu comme l'auteur de Feuilles d'herbe (Leaves of Grass), l'oeuvrephare qu'il remania de 1855 à sa mort, Whitman publia en 1865 deux recueils de poèmes consacrés à la guerre de Sécession. C'est le second de ces deux recueils qui est traduit ici. Publié à quelques semaines d'intervalle du premier, il en intègre les pièces et trahit le souci qu'affiche le poète de réagir de façon adéquate à l'assassinat d'Abraham Lincoln, tout en exprimant un espoir de réconciliation entre les deux camps. Si la plupart devaient finir par rejoindre le corpus de Feuilles d'herbe, les poèmes du présent recueil sont présentés dans leur état initial, mêlés à des pièces de circonstance ou à des textes courts, plus contemplatifs et a priori sans rapport direct avec la guerre.
    Battements de tambour donne à voir un poète qui tente de trouver un sens au conflit fratricide national, sans jamais prendre parti. Si l'on retrouve de nombreux traits d'écriture typiquement whitmaniens, on cherchera en vain les audaces stylistiques d'un poème comme « Chant de moi-même » ou comme « Je chante le corps électrique ». Le défi, pour le traducteur, est de rendre une langue qui va des accents dionysiaques de l'enthousiasme belliqueux initial aux langueurs apolliniennes de l'élégie pour atteindre un état d'apaisement relatif (et peut-être un brin artificiel). La présente traduction s'est donc attachée à reproduire les différents registres employés dans le recueil, prenant soin de proposer des équivalents aux différents traits d'écriture employés par un poète soucieux de panser les plaies de son pays. Par exemple, dans l'ultra-célèbre « Ô capitaine ! mon capitaine ! », le traducteur a choisi de conserver les rimes de l'original (évacuées par les traducteurs précédents au profit du seul contenu thématique). L'appareil de notes a été réduit au strict minimum afin de troubler le moins possible la lecture des poèmes.
    E. A.

  • En lisant, en écrivant

    Julien Gracq

    • Corti
    • 1 Août 1989

    Le titre de cette oeuvre est le plus explicite des quatrième de couverture ; l'absence de virgule entre les deux gérondifs rend le glissement de l'un à l'autre logiquement équivalant, tant il est vrai qu' "on écrit d'abord parce que d'autres avant vous ont écrit".

  • Way

    Leslie Scalapino

    Leslie Scalapino (1944-2010), poète, essayiste américaine est le plus souvent associée aux Language Poets aux États-Unis, bien que son travail ait également été profondément influencé par les Beat Poets et la pensée bouddhiste.
    Ses liens avec les traditions modernistes radicales, traversant les contextes d'écriture de la langue et son engagement pour une « rébellion conceptuelle continuelle » mis en évidence dans ses premières oeuvres ont placé Scalapino au coeur d'une avant-garde américaine. Son écriture défie les genres, repousse les limites mêmes du concept de perception du lecteur, souhaitant inviter quiconque à une expérience entièrement nouvelle non seulement de la lecture, mais d'une vision du monde.
    Scalapino considérait Way comme un livre fondateur, une articulation présentant sa compréhension de la nature de chaque relation - à soi-même, aux autres, à notre environnement social et politique. Way (1988) paraît après Considérer à quel point la musique est exagérée (1982) et alors qu'ils étaient à la plage (1985), les trois ouvrages étant publiés par North Point Press à San Francisco. Cette succession de livres impose Leslie Scalapino comme une voix importante dans la littérature américaine. Way a reçu de nombreux prix dont le American Book Award, le Poetry Center Award.
    Way, publié en 1988, est un long poème profondément politique ; une étude à proposde l'ensemble des relations en constante évolution qui composent notre monde social et matériel. Sa proposition selon laquelle chaque relation est un exemple de transformation réciproque exige de reconsidérer nos propres subjectivités et concepts traitant de la nature de la réalité.

  • Un beau ténébreux est un roman des astres et de la catastrophe, c'est-à-dire du destin sur fond de vacances et de dérive du temps ; vacuité des personnages en attente, dans un théâtre vide. L'arrivée d'Allan va déclencher un maelström où tous les personnages vont perdre la tête. Allan est venu sceller le destin. Tout dorénavant se déplacera par rapport à lui. (Revue 303)

  • « Écrire m'a appris à peindre ». Aurélie Foglia témoigne ici du dialogue qui s'est noué entre deux pratiques, écrire peindre, soit « peindre avec la langue ». Ces deux gestes se questionnent sans cesse, se croisent et se creusent, s'entretissent, se recouvrent, se révèlent et s'effacent réciproquement dans ces va-et-vient de verbes, « décrire peindre écrire dépeindre désécrire ».
    Seuls sujets, suffisants, inépuisables, les arbres reviennent s'y déployer sur la page en regard des toiles. Ce qui s'engage avant tout, c'est une réflexion et un travail sur la main et sa manière : main qui « caresse les arbres », qui éprouve directement, sans « gants », le contact de la matière, du temps et des couleurs.
    Un tel épanouissement, visible dans les trois premières « saisons » du livre, a connu son revers dans la vie. Il se trouve que la totalité des toiles a été détruite, par un homme alcoolique et violent, jaloux de cette part de création. C'est pourquoi Comment dépeindre, commencé comme une sorte de « journal d'ate/lier », et soudain forcé de prendre acte de cette catastrophe, devient, dans sa dernière saison, « un livre en deuil des images ».
    Les questions qui se posent, concrètes et sociétales aussi bien qu'esthétiques, reconduisent d'époque en époque toute leur actualité, tristement haletante : quel espace fragile, trop vulnérable, accordé à la création féminine ? Comment dépeindre est un livre qui dit, qui crie la stupeur, le traumatisme, littéralement la sidération.

  • Notre connaissance d'emily dickinson (1830-1886) demeure encore aujourd'hui fragmentaire, car elle repose sur des choix de poèmes.
    De tels choix, même s'ils se veulent aussi représentatifs que possible, risquent à la longue de brouiller la réalité profonde du poète. une autre démarche, face à la diversité des approches consiste à laisser émerger, comme d'elle-même, sa figure unique. d'oú le souci de présenter ici au moins la partie la plus essentielle de son oeuvre, par la traduction de la quasi intégralité des poèmes des années 1861, 1862 et 1863, années-phares, période d'explosion poétique et de créativité intense.
    Les textes figurent dans l'ordre oú emily dickinson les a elle-même transcrits dans ses " cahiers cousus ". l'ouvrage vise ainsi à la fois à restituer le tissu interstitiel de la poésie et une architecture altérée par des éditions successives. " oses-tu voir une âme en incandescence ? ". emily dickinson lance un défi à ses lecteurs. tout est en effet vécu par elle dans la fulgurance de l'instant ou dans la simultanéité des émotions.
    Son art tient précisément dans l'effort pour porter le temps à l'incandescence, n'en retenir que l'absence blanche, les instants oú il se nie lui-même ou explose pour se changer en éternité. c'est donc un autre mode de lecture que proposent les cahiers. ils invitent à saisir la poésie dans l'abrupt et non dans l'horizontalité du temps, à renoncer aux catégories habituelles de l'intellect, à traverser l'écorce de la chose poétique pour se rapprocher du feu central.
    C. m.

  • Depuis les années 50 jusqu'à son suicide, en 1972, Alejandra Pizarnik n'a eu de cesse de se forger une voix propre. Conjointement à ses écrits en prose et à ses poèmes, le journal intime qu'elle tient de 1954 à 1972 participe de cette quête. Une voix creuse, se creuse, avant de disparaître : « Ne pas oublier de se suicider. Ou trouver au moins une manière de se défaire du je, une manière de ne pas souffrir. De ne pas sentir. De ne pas sentir surtout » note-t-elle le 30 novembre 1962.
    Le journal d'Alejandra Pizarnik se présente comme une chronique des jours hybride, qui offre à son auteur une sorte de laboratoire poétique, un lieu où s'exprime une multiplicité de « je », à travers un jeu spéculaire. Au fil des remarques d'A. Pizarnik sur sa création, sur ses lectures, de ses observations au prisme des journaux d'autres écrivains (Woolf, Mansfield, Kafka, Pavese, Green, etc.), une réflexion métalittéraire s'élabore, lui permettant un examen de ses propres mécanismes et procédés d'écriture.
    Le journal est aussi pour A. Pizarnik une manière de pallier sa solitude et ses angoisses : il a indéniablement une fonction thérapeutique. « Écrire c'est donner un sens à la souffrance » note-t-elle en 1971. A. Pizarnik utilise ainsi ses cahiers comme procédé analytique, refuge contre la stérilité poétique, laboratoire des perceptions, catalyseur des désirs ou exutoire à ses obsessions. Les Journaux sont toutefois moins une confession ou un récit de soi qu'un ancrage mémoriel, une matière d'essayer de se rattacher au réel par des détails infimes et de se rappeler qui l'on est.

  • Emily dickinson a vingt-huit ans lorsqu'elle décide de s'adonner entièrement - sinon publiquement - à sa vocation de poète apparue pendant son adolescence, si l'on en croit les lettres écrites huit ans plus tôt à ses amies.
    à l'une en particulier, elle parle de son attirance pour ce qu'elle ne nomme pas mais perçoit d'emblée comme une force rivale de la religion, la poésie : " j'ai osé accomplir des choses étranges - des choses hardies, sans demander l'avis de personne - j'ai écouté de beaux tentateurs... ". qui est cette jeune femme mystérieusement préparée à un rôle auquel elle sacrifie bientôt la normalité de l'existence, vivant de plus en plus retranchée de la société, consacrant tout le temps que lui laisse sa participation aux tâches familiales - celles d'une grande maisonnée bourgeoise - à délivrer le chant qui l'habite ? qui considérera de plus en plus la poésie comme le seul instrument de salut, la seule arme pour lutter contre les tourments et la finitude de la vie, le seul espoir sûr d'éternité face à celui, beaucoup plus hypothétique à ses yeux, de l'au-delà ? sont rassemblés ici des poèmes, de jeunesse comme de la maturité, qui complètent parfaitement l'autre ensemble poétique majeur : une âme en incandescence.
    Il y a toujours chez emily dickinson, à quelque période que ce soit, des fulgurances, des poèmes se détachant brusquement des autres, des pics vertigineux parmi des montagnes plus modestes ou même des collines. et elle est capable de passer d'un instant à l'autre de la dépression à l'exaltation et réciproquement.

  • Médée

    Hans Henny Jahnn

    • Corti
    • 14 Octobre 1998

    Médée, le chef-d'oeuvre dramatique de jahnn a été écrit pendant une période de crise profonde : c'est à la fois l'aboutissement de la période de jeunesse et la première oeuvre dont la forme est pleinement maitrisée, ouvrant la voie aux grands romans de la maturité.

    Jahnn, reprenant une tragédie abondamment visitée (euripide, sénèque, corneille, grillparzer, etc. ) renouvelle le sujet, le déroulement du drame, la thématique et la conception des personnages.
    La thématique n'articule pas seulement les oppositions entre la femme et l'homme, le barbare et le civilisé - en les approfondissant et les actualisant -, mais aussi entre la jeunesse et la vieillesse, le règne animal et celui des humains, la sexualité et la mort (ou les forces créatrices et destructrices), et entre la lumière et l'obscurité.

    Médée, femme bafouée, victime de l'homme pour lequel elle a tout sacrifié, tenue à l'écart par une civilisation patriarcale, est plus proche de la nature et des grandes forces qui règnent dans l'univers. c'est une barbare : jahnn, actualisant ce motif en fait une négresse ; ses fils sont des mulâtres, méprisés par les blancs civilisés. médée est l'une des plus fortes transpositions d'un sujet classique au xxe siècle.
    Jahnn, se sentant lui-même femme, marginal, barbare, a pu réinventer le mythe de l'intérieur, y mettre tout ce qui le préoccupait, au point qu'il aurait pu dire : médée, c'est moi !
    Le langage semble sortir d'un rêve. comme dans la poésie moderne, les mots s'interpénètrent, se réverbèrent, évoquent, suggèrent, bousculant parfois la syntaxe traditionnelle.
    H. et r. radrizzani.

  • Des clous

    Tatiana Arfel

    Human Tools est une entreprise internationale de services spécialisée dans la mise en place de procédures pour d'autres sociétés. Ou plutôt : Human Tools vend du vent très cher, très côté en Bourse et très discutable.
    Catherine, Rodolphe, Francis, Sonia, Marc, Laura travaillent pour Human Tools. Ils en sont les clous, ils valent des clous : employés non conformes, allergiques à la cravate ou aux talons hauts, trop intelligents, trop étranges, rêveurs ou aimables, trop eux-mêmes, simplement.
    Parce qu'ils cherchent à travailler bien, et non à cocher des cases pour statistiques, parce qu'ils souffrent de l'absence de reconnaissance, parce que la qualité totale les a rendus malades, ils sont inscrits par Frédéric, leur grand marteau, à un séminaire de remotivation dont ils ne connaissent pas la finalité réelle. Ils y seront poussés à rationnaliser leur temps, leurs corps, leurs émotions, leur espace du dedans. Ils cesseront peu à peu de penser et sentir, et ne s'en plaindront pas : d'autres attendent pour leur prendre la place et il y a le loyer à payer.
    Des Clous n'est pas un roman d'anticipation. Human Tools, ses pratiques, ses dirigeants, existent déjà : il n'y a qu'à observer.
    Jusqu'à quand ? Jusqu'à quand accepter que performances, objectifs, profits qui profitent toujours aux mêmes, puissent détruire ce qu'il y a de plus précieux en chacun ? Où trouver la force de dire : ce n'est pas acceptable ?
    Nos clous n'ont certes pas la réponse. Mais quelqu'un venu du dehors va les aider à écrire leur histoire, la jouer, la mettre à distance, à retrouver leur langue à eux, qui n'est pas le jargon américanisant de cette société où ils sont entrés sans réfléchir, à genoux, bégayant de gratitude pour le minuscule salaire qui justifierait leurs tâches discutables.
    Nos clous vont essayer de se redresser, même si le marteau est toujours là, pour la beauté du geste et pour leur survie. Nos clous vont avoir, à un moment, le choix. Liberté vertigineuse : qu'en feront-ils ?

    L'auteur Tatiana Arfel est née en 1979 à Paris et vit aujourd'hui dans le sud de la France. Psychologue de formation, elle anime des ateliers d'écriture auprès de publics en difficulté.
    Son premier roman, L'attente du soir, paru en janvier 2009, met en scène trois marginaux : un vieux clown, une femme transparente et un enfant abandonné, qui ensemble vont former, à leur façon, famille. Ce roman a obtenu six prix littéraires, dont le prix Emmanuel Roblès et le prix Alain-Fournier.
    Son deuxième roman, Des Clous, à paraître en janvier 2011, est un roman polyphonique décrivant une entreprise de services, Human Tools, qui chercher à rationnaliser la langue, le corps, les pensées, les émotions de ses employés, pour accroître ses performances.
    Tatiana Arfel travaille actuellement sur l'autobiographie d'un homme souffrant d'une absence totale de présence au monde.

  • On a parfois le sentiment, dans la vie quotidienne, d'être soudain à l'intérieur d'un film ; ou bien qu'un film s'est emparé de notre part la plus secrète et l'expose à nos yeux en même temps qu'aux yeux des autres, sur un écran, Ingmar Bergman, mieux que tout autre cinéaste, a mis en relation le cinéma avec sa " chambre crépusculaire ". C'est en sa compagnie, avec son aide, que j'établis des relations, " les yeux fermés ", c'est-à-dire, avec les yeux du souvenir, entre le cinéma et la littérature qui comptent pour moi, les livres que j'écris et ma biographie. Une circulation plus intuitive que rationnelle, moins théorique que destinée à faire signe, et susciter chez le lecteur un travail mémoriel analogue.

    Marie Etienne est née à Menton mais a passé la plus grande partie de son enfance et de son adolescence en Asie du Sud-Est et en Afrique noire. Elle s'est ensuite installée à Paris et a été pendant dix ans la collaboratrice d'Antoine Vitez. Elle collabore à la Quinzaine Littéraire depuis 1985.

    Poète, elle a notamment publié :
    Lettres d'Idumée, Paris, Seghers, 1982 Le sang du guetteur, Actes sud, 1985 Les Barbares, lettres de casse, 1986 La face et le lointain, Ipomée, 1986 Eloge de la rupture, Ulysse fin de siècle, 1991 Katana, Scanéditions / La dispute, 1993 Anatolie, Flammarion, 1997, prix Mallarmé Roi des cent cavaliers, Flammarion, 2002 Les Passants intérieurs, Virgile, 2004 (Extrait de la bio-bibliographie établie par Florence Trocmé, Poezibao) N.B Nous publions ces deux récits au même office que son nouveau recueil de poésie à paraître chez Flammarion, dans la collection d'Yves di Manno.

  • Lettre aux deux soeurs

    Issa Makhlouf

    • Corti
    • 9 Octobre 2008

    " j'ai cru que, par le biais de cette lettre, j'allais te transmettre ce que je n'ai pu faire avec personne, y compris moi-même.
    Je t'ai raconté en effet ce que je n'osais pas divulguer auparavant. à mesure que je t'écrivais, je me rapprochais de toi. nous nous rapprochions l'un de l'autre et nous étions rassurés. nous avions besoin de sentir que nous n'étions pas seuls, que la solitude poussait dans des champs éloignés. c'était en tout cas notre désir commun, mais nous ignorons ce qui a pu l'affecter. ni toi ni moi ne le savons.
    Quelqu'un d'autre le sait-il ? voilà que je découvre, en alignant les derniers mots, que notre relation a pris fin alors que ma lettre reste inachevée. l'instant qui suffit pour qu'un amour commence et s'achève est trop court pour que l'on puisse rédiger une seule lettre semblable à celle que je n'arrête pas de t'écrire depuis notre rencontre. " ainsi prend fin lettre aux deux soeurs. ainsi pourrait-elle commencer ! ici, l'absent devient le confident, l'amant de toujours.
    écrire des lettres à une amante et se rendre compte, plus tard, que ces lettres étaient aussi lues par sa soeur ! deux soeurs : flamme double. un jeu de miroirs qui se trouve également dans le style de l'écriture oú la parole est multiple, car l'auteur confond la sienne propre et celle d'autrui, trouvée dans d'autres livres, sur une main peinte clans une grotte préhistorique, sur une toile du caravage, clans une statue de femme nue au parc de bagatelle, et jusque dans les cordes vocales de kathlecn ferrier.
    Plus qu'une lettre, lettre aux deux soeurs est un hymne à l'amour, un regard profond sur les êtres et les choses, une quête d'harmonie et de beauté, loin de toute violence.

  • Contexte materiaux

    Trotzig/Boyer

    • Corti
    • 29 Décembre 2002

    Composé de divers chants thématiques, Contexte évoque des images fondamentales (rêves de papillons, la montagne de Caspar David Friedrich, etc.), des visages (le visage est l'enveloppe du langage), des champs de bataille, Lorca, l'oubli, les rêves, la glace,...
    Comme autant de matériaux pour la réflexion métaphysique, pour tenter de cerner ce scandale de la temporalité que vient peut-être sauver la rédemption.

  • Maria Zambrano est l'une des figures les plus importantes de la philosophie espagnole du siècle dernier.
    Disciple d'Ortega y Gasset lors de ses études de philosophie à Madrid, elle connaît l'exil de 1939 à 1982, (Amérique du Sud - en particulier à Cuba -, Europe). Un premier volume de ses oeuvres complètes a paru en Espagne en 1971, elle a reçu le " Prix Cervantès " pour l'ensemble de son oeuvre en 1988. Les cinq chapitres qui composent ce livre, inédit en français, sont comme les îles d'un archipel sous-marin beaucoup plus vaste (La vie : rêve éveillé, L'atemporalité, La genèse des rêves, Rêve et réalité, L'absolu des rêves).
    Ils constituent le résultat final d'un vaste projet né dans les années cinquante et que, depuis son retour d'exil en 1984, elle poursuivait déjà. L'investigation sur les rêves et le temps, sur la possibilité d'obtenir l'intégration du rêve et de la veille a été l'une des plus ambitieuses et des plus constantes de cette auteur ; cette interrogation détermina aussi la conception de ses livres les plus décisifs.
    Les rêves et le temps, sa dernière oeuvre, dévoilent les concepts clés de sa philosophie, de la même manière que sa volonté unitaire complète et éclaire le sens de toute son oeuvre. Pour autant, ce qui sera le dernier livre de Zambrano a été au fur et à mesure de son avancée comme le plan sous-jacent et silencieux ou le compas invisible qui traçait sa méthode propre dans chacun de ses autres livres.

  • Il est incroyable qu'une femme aussi exceptionnelle qu'Amelia B.
    Edwards (1831-1892) ait dû souffrir un aussi long purgatoire. Égyptologue de renommée internationale, femme entièrement émancipée en pleine époque victorienne, au point d'afficher son homosexualité, auteur de récits de voyage qui n'ont pas pris une ride, romancière à succès, elle a laissé, en prime, dix-sept récits fantastiques tellement disséminés dans son oeuvre entière qu'avant 1999, il était bien difficile de les retrouver, même pour un spécialiste anglais.
    Les Français, jusqu'à cette année 2002, ne pouvaient lire que cinq textes - dont trois publiés dans des anthologies depuis longtemps épuisées. Voici enfin un recueil significatif, et peu de lecteurs résisteront au charme de ces nouvelles fantastiques typiquement victoriennes mais qui, pour une fois, ne sentent pas seulement le cake, le whisky, le whist et le thé, car elles entraînent un peu partout : en Angleterre, certes (dans des poteries, dans des mines de charbon, dans les méandres des voies ferrées), mais aussi en Italie, en Allemagne, en Autriche, en Suisse, dans des îles mystérieuses - partout où a voyagé (où a rêvé voyager) l'infatigable Amelia B.
    Edwards. Ses tristes fantômes sont très particuliers : ils paraissent, en fin de compte, moins effroyables que les humains eux-mêmes, assez maladroits pour briser les plus nobles sentiments du monde - l'amour et l'amitié.

  • Scandalisés par l'idiot du village, le maire de chester et son adjoint conspirent sa mort.
    Un matin de printemps, les deux hommes l'enlèvent et vont le jeter dans un puits. or, au bout de trois jours, l'idiot se remet à crier du fond de sa fosse. " un village comme ici c'est pas une place pour les intrigues ", mettent en garde les habitants de chester. dès les premières pages du discours sur la tombe de l'idiot, le lecteur connaît tous les éléments du crime qui vient troubler ce village sans histoire.
    L'intrigue policière ainsi jugulée, le roman repose principalement sur le génie de l'accusation et du leurre, c'est-à-dire sur les efforts déployés par le maire afin de désigner un coupable et ce, tout en s'assurant le silence de son complice qui menace de s'effondrer sous le poids du remords. parmi les divers lièvres lancés afin de faire diversion se trouve le coupable idéal - paul barabé, un nouvel ouvrier venu se refaire à la campagne dont l'arrivée à la ferme des fouquet coïncide avec la disparition de l'idiot et une autre sinistre découverte.
    Si le roman possède une " essence policière " incontestable, il s'agit d'abord et avant tout d'un roman de la culpabilité. tout en s'attachant au sort de paul barabé, le récit présente l'histoire de chester " saisie du dedans " : une histoire commune non pas appréhendée dans la perspective rassurante des intentions et des actes, mais une histoire se rapportant plutôt aux faits principaux qui accablent ce village sans idiot.
    Ses tableaux consécutifs adoptent le mode vertigineux de la rumeur : leur cohérence surgit du désordre et de la fulgurance des images ; leur logique interne place les villageois de chester sous une lumière inquiétante. comme si le narrateur lui-même ne pouvait se résoudre à faire du maire et de son adjoint les seuls coupables de leur crime.

  • Hourvari dans la lette, disent les chasseurs pour dire qu'en fuyant la nuit des carniers, tu fus, chevreuil, acculé par l'océan à volte-face, à préférer les crocs, emportant d'océan jusqu'à exploser le coeur : les requins, le galop des marées, le grand boeuf tacheté et la mort des marins.

  • La nuit des saisons mortes

    Violet Hunt

    • Corti
    • 9 Octobre 2008

    Violet hunt (1862-1942) fréquentait les salons littéraires anglais et tenait même le sien oú se rencontraient joseph conrad, henry james ou d.
    H. lawrence. elle connut la célébrité avec son roman the wife of rossetti. jacques finné, spécialiste notamment des écrivaines victoriennes (voir son anthologie publiée chez corti, les fantômes des victoriennes) a choisi de réunir ici ses meilleures nouvelles fantastiques sous le titre de " la nuit des saisons mortes et cinq autres nouvelles de malaise " issues de deux recueils (tales of the uneasy, 1911 ; more tales of the uneasy, 1925).
    Toutes ses nouvelles témoignent de son originalité dans le traitement du fantastique et toutes ont une thématique commune : l'ironie du destin, la fragilité des choses humaines et les relations entre la vie et la mort. tous les théoriciens du fantastique anglo-saxon la tiennent en haute estime : son fantastique débouche sur des considérations bien plus vastes que le fantastique traditionnel.

  • Si le roman a cru ne plus pouvoir croire en rien au point de ne plus assumer ni intrigue ni message ni personnage, quelques francs-tireurs ont parié sur la foi en l'événement, sur le sens et sur la présence quand même. Le Grand Meaulnes, les récits surréalistes, ,Le Rivage des Syrtes, les romans d'André Dhôtel ou de Sylvie Germain, ces récits ont l'outrecuidance de raconter l'émerveillement qui suspend à son incandescence toute temporalité, existentielle comme narrative.
    L'émerveillement est une émotion paradoxale, composée d'effroi et d'extase, de stupeur et d'éblouissement. Le " merveilleux pouvoir de sentir " dont s'enorgueillit Alain-Fournier irrigue le pari du récit surréaliste sur le réel qui inclut " tout l'au-delà de cette vie ", tandis que " le sentiment de la merveille unique d'avoir vécu dans ce monde et dans nul autre " anime les personnages gracquiens. "L' art de la défaillance " dhôtelien s'accorde à la " science de l'égarement ". Enfin Sylvie Germain, dans une oeuvre complexe et composite, épique et lyrique, chante " la splendeur et la douleur d'être ". En des temps d'indigence et de détresse, la nécessité éthique de s'étonner, se réjouir, s'émerveiller s'aiguise et réenchante le réel de la logique du sensible et du possible. Face à la problématicité de la modernité, l'énigmaticité suscite un rapport émotionnel et imaginaire du sujet à l'objet fait d'adhésion, de confiance, d'abandon. Il y a une énergie dans l'émerveillement, une réponse à un envoi, une activité dans la passivité, une passion dans l'état de suspension.
    Le propre des romans est d'articuler, d'agencer des histoires qui, pour ordinaires qu'elles soient, font vibrer un peu de cette stupeur d'être au monde. Ils mettent en musique et en récit une posture existentielle, une relation affective et imaginaire de l'ordre de la croyance. Dans ce quand même, qui résonne de Breton à Ricoeur, me semblent se tenir et des défis esthétiques et des enjeux éthiques pour le vingt-et-unième siècle naissant.

  •   Dans Voyage au Phare, Virginia Woolf parle de « la vieille question qui
    continuellement traverse le ciel de la pensée, la vaste question générale »,
    qui accapare soudain Lili Briscoe. Cette question n'est rien moins que celle-ci
    : « Quel est le sens de la vie ? ». Et c'est au même personnage qu'on doit la
    remarque qu'il s'agit d'un « simple slogan, glané dans quelque livre, qui ne
    s'ajustait que vaguement à sa pensée ». « Le sens de la vie » : l'expression
    porte à sourire, tant elle semble usée et formulaire. On s'étonnera donc que
    j'aie inscrit dans le titre de ce livre pareil « slogan », sans prendre la
    précaution de le mettre en italique ou de l'inclure dans une question - ce que
    Lili Briscoe fait avec plus de prudence. Si je n'ai pas choisi d'afficher une
    telle ironie, ce n'est pas parce que j'ai l'intention de donner une réponse
    (même complexe) à semblable question. Je montrerai plutôt que la question doit
    demeurer, comme une inquiétude, comme un partage. Ce que je veux souligner,
    avec sérieux, c'est l'articulation que le roman moderne opère quant à ce
    questionnement dont il fait sa matière mystérieuse. ?Je prolonge une intuition
    capitale de Walter Benjamin qui voit dans le roman moderne la recherche
    passionnée du sens de la vie pour des consciences séparées et solitaires. C'est
    une intuition que je discute dans cet essai. Selon trois temps : d'abord une
    méditation théorique sur l'idée de « vie à soi » et les pouvoirs de la fiction,
    méditation qui appelle deux lectures d'oeuvres célèbres : La Mort d'Ivan Illitch
    de Tolstoï et Voyage au Phare de Woolf. Car c'est en nouant le plus personnel
    avec l'impersonnel que le romancier sait nous donner à penser la vie comme
    l'impossible totalité qui est la nôtre et qui ne cesse de nous échapper.

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