Minuit

  • « Dans L'Amant, Marguerite Duras reprend sur le ton de la confidence les images et les thèmes qui hantent toute son oeuvre. Ses lecteurs vont pouvoir ensuite descendre ce grand fleuve aux lenteurs asiatiques et suivre la romancière danstous les méandres du delta, dans la moiteur des rizières, dans les secrets ombreux où elle a développé l'incantation répétitive et obsédante de ses livres, de ses films, de son théâtre. Au sens propre, Duras est ici remontée à ses sources, à sa « scène fondamentale » : ce moment où, vers 1930, sur un bac traversant un bras du Mékong, un Chinois richissime s'approche d'une petite Blanche de quinze ans qu'il va aimer. Il faut lire les plus beaux morceaux de L'Amant à haute voix. On percevra mieux ainsi le rythme, la scansion, la respiration intime de la prose, qui sont les subtils secrets de l'écrivain. Dès les premières lignes du récit éclatent l'art et le savoir-faire de Duras, ses libertés, ses défis, les conquêtes de trente années pour parvenir à écrire cette langue allégée, neutre, rapide et lancinante à la fois capable de saisir toutes les nuances, d'aller à la vitesse exacte de la pensée et des images. Un extrême réalisme (on voit le fleuve, on entend les cris de Cholon derrière les persiennes dans la garçonnière du Chinois), et en même temps une sorte de rêve éveillé, de vie rêvée, un cauchemar de vie : cette prose à nulle autre pareille est d'une formidable efficacité. À la fois la modernité, la vraie, et des singularités qui sont hors du temps, des styles, de la mode. » François Nourissier (Le Figaro Magazine, 20 octobre 1984).

  • Ça raconte Sarah, sa beauté mystérieuse, son nez cassant de doux rapace, ses yeux comme des cailloux, verts, mais non, pas verts, ses yeux d'une couleur insolite, ses yeux de serpent aux paupières tombantes. Ça raconte Sarah la fougue, Sarah la passion, Sarah le soufre, ça raconte le moment précis où l'allumette craque, le moment précis où le bout de bois devient feu, où l'étincelle illumine la nuit, où du néant jaillit la brûlure. Ce moment précis et minuscule, un basculement d'une seconde à peine. Ça raconte Sarah, de symbole : S.

  • Vous devriez ne pas la connaître, l'avoir trouvée partout à la fois, dans un hôtel, dans une rue, dans un train, dans un bar, dans un livre, dans un film, en vous-même, en vous, en toi, au hasard de ton sexe dressé dans la nuit qui appelle où se mettre, où se débarrasser des pleurs qui le remplissent...

  • « Tu ne sais plus qui tu es, qui tu as été, tu sais que tu as joué, tu ne sais plus ce que tu as joué, ce que tu joues, tu joues, tu sais que tu dois jouer, tu ne sais plus quoi, tu joues. Ni quels sont tes rôles, ni quels sont tes enfants vivants ou morts. Ni quels sont les lieux, les scènes, les capitales, les continents où tu as crié la passion des amants. Sauf que la salle a payé et qu'on lui doit le spectacle.
    Tu es la comédienne de théâtre, la splendeur de l'âge du monde, son accomplissement, l'immensité de sa dernière délivrance.
    Tu as tout oublié sauf Savannah, Savannah Bay.
    Savannah Bay c'est toi. » Marguerite Duras

  • LA POITRINE LES SEINS LES OMOPLATES LES FESSES LES COUDES LES JAMBES LES ORTEILS LES PIEDS LES TALONS LES REINS LA NUQUE LA GORGE LA TÊTE LES CHEVILLES LES AINES LA LANGUE L'OCCIPUT L'ÉCHINE LES FLANCS LE NOMBRIL LE PUBIS LE CORPS LESBIEN.

    Le Corps lesbien est paru en 1973.

  • L'homme aurait été assis dans l'ombre du couloir face à la porte ouverte sur le dehors. Il regarde une femme qui est couchée à quelques mètres de lui sur le chemin de pierres. Autour d'eux il y a un jardin qui tombe dans une déclivité brutale sur une plaine, de larges vallonnements sans arbres, des champs qui bordent un fleuve. On voit le paysage jusqu'au fleuve. Après, très loin, et jusqu'à l'horizon, il y a un espace indécis, uneimmensité toujours brumeuse qui pourrait être celle de la mer...

  • Un jour d'été, bar de la Marine, à Quillebeuf. Au large, l"estuaire de la Seine. C'est, à nouveau, Duras. A nouveau ce désoeuvrement maritime, blanc et bleu, des plages tout juste passées de mode, avec un rien de luxe, des clients perdus et des voix qui renouent d'impossibles ruptures. « Je ne peux pas m'arrêter d'écrire, dit la narratrice à l'homme qui l'accompagne, je ne peux pas. Et cette histoire, quand je l'écris, c'est comme si je vous retrouvais... que je retrouvais les moments où je ne sais pas encore ni ce qui arrive, ni ce qui va arriver... ni qui vous êtes, ni ce que nous allons devenir. » La narratrice et l'homme qu'elle n'aime plus - ou qu'elle aime - observent deux autres solitaires du bar de la Marine, deux Anglais de l'île de Wight, venus de leur yacht : le « captain » et une femme détruite par l'alcool, jadis peut-être belle. Les deux voix françaises se mêlent aux deux voix anglaises, auxquelles il faudrait ajouter par instants la voix de la douce tenancière des lieux - elle aussi sur le départ. On apprendra le drame du couple anglais et, par échos, celui du couple français. Et l'on rêve de celle qui fut surnommée Emily L., la femme de l'amour fou, la lady des poèmes et des yachts, voguant parmi les îles de la Sonde.
    Mais la belle journée passe, des pétroliers - hauts immeubles de l'impeccable blanc - montent sur le bleu et le noir. Un bac rouge, fragile, jette sa tache vive. L'immensité entre doucement dans la nuit. Il reste une certaine tranquillité, parcourue d'angoisses : celle du corps qui lit en soi le passage sans remède de toutes choses, « le corps qui lit et qui veut connaître l'histoire depuis les origines, et à chaque lecture ignorer toujours plus avant que ce qu'il ignore déjà ».

    Jean-Maurice de Montremy

  • « Il semblerait que le sentiment ne soit pas représentable, ni dans son apparence, ni dans sa conséquence du désir. L'inceste de même mais au plus haut degré est ce qui ne peut pas être représenté ni dans son apparence ni dans sa conséquence du désir, ni dans son principe, ni dans son savoir, ni dans sa connaissance. L'inceste est invisible. Il est d'ordre organique, universel. Il est hors de la folie, il repose au fond des temps. Il semble être partout, dans l'instance la plus paisible de l'enfance, dans la colère la plus foudroyante des Dieux. Mais il n'est nulle part véritable exprimé, il est toujours enfermement sans issue, bonheur sans mesure, inaccompli, ineffable, indéfini, indéfiniment à venir. » Marguerite Duras * Agatha, film de Marguerite Duras (1981), interprété par Bulle Ogier et Yann Andrea.

  • C'est l'histoire d'une rupture amoureuse, une nuit, à tokyo.
    C'est la nuit où nous avons fait l'amour ensemble pour la dernière fois. mais combien de fois avons-nous fait l'amour ensemble pour la dernière fois ? je ne sais pas, souvent.

  • Fuir

    Toussaint/Lindon

    Pourquoi m'a-t-on offert un téléphone portable le jour même de mon arrivée en Chine ? Pour me localiser en permanence, surveiller mes déplacements et me garder à l'oeil ? J'avais toujours su inconsciemment que ma peur du téléphone était liée à la mort - peut-être au sexe et à la mort - mais, jamais avant cette nuit de train entre Shanghai et Pékin, je n'allais en avoir l'aussi implacable confirmation.

  • Imaginez l'espace d'un film de Cocteau quand les personnages remontent le temps et se déplacent au ralenti, à cause de la force du vent. C'est dans un tel univers visuel que l'auteur de ce livre, devenu personnage à son tour, va et vient. Le lieu imaginé cependant n'a pas pour référence l'antiquité et les vieux murs mais le San Francisco moderne. C'est un San Francisco rendu utopique par la projection systématique d'un nulle part qui est soit l'enfer, soit les limbes, soit le paradis. Dans l'enfer souffle le vent et il est difficile d'avancer. Dans le paradis on tombe sans crier gare. Quant aux limbes c'est là où on va boire un coup. On, c'est-à-dire Wittig et Manastabal, un guide qui est loin d'avoir la douceur du Virgile de Dante, protagonistes d'un opéra des gueuses à la fois féroce et gai et qui comme la comédie de Dante finit bien. Il y a une providence, il y a des anges en chair et en os, il y a des monstres, il y a l'Achéron, il y a les horreurs de l'enfer et les délices du paradis.

    Ce texte est paru en 1985.

  • La vie de rosie carpe commence à brive-la-gaillarde, entre son frère lazare et ses deux parents carpe qui sont encore, alors, dépourvus de toute espèce de fantaisie vénéneuse.
    Rosie conservera de brive un souvenir confus et voilé de jaune, tandis que, pour son frère lazare, le bonheur à brive-la-gaillarde gardera les couleurs d'un magnolia dont il est le seul à se rappeler la splendeur. ensuite, à anthony, rosie carpe est adulte. elle met au monde titi, travaille, et doucement chavire. quand rosie carpe débarque en guadeloupe, elle a perdu depuis longtemps la maîtrise de ce qu'elle fait.
    Et tout ce qui lui arrive, enfant ou désastres, concerne tout aussi bien quelqu'un qui n'est peut-être pas elle.

  • Quand elle apprend que Claire, sa fille de vingt-quatre ans, vient d´être transportée sans connaissance à l´hôpital Beaujon après avoir été fauchée sur son vélo par un motard qui a pris la fuite, Elvire saute dans le premier train pour Paris et pressent très vite que cet accident va l'ébranler.
    À mesure que se reconstitue le patchwork de sa vie, Elvire s'éloigne peu à peu de sa famille pour qui elle n'a finalement jamais été qu'une pièce rapportée.

  • Personne, je crois, n'a jamais porté sur la fameuse " crise de l'adolescence " un regard aussi aigu, aussi drôle, aussi sérieux que marie ndiaye.
    Peut-être parce que marie ndiaye a dix-huit ans et qu'elle devait en avoir seize lorsqu'elle a entrepris "quant au riche avenir", mais plus certainement parce qu'elle est déjà un grand écrivain : elle a trouvé une forme qui n'appartient qu'à elle pour dire des choses qui appartiennent à tous ; et dès lors nous les découvrons.
    Pierre lepape, la quinzaine littéraire, 1985.

  • Quand les Parisiens désertent les lieux de leurs vacances, ils ignorent tout du sort que l'automne fait à la région qu'ils quittent jusqu'à l'été suivant. C'est un automne brutal et implacable, suivi d'un long hiver de vent et de pluie, mortel aux corps fragiles, qu'Herman découvre. Version audio MP3 téléchargeable sur le site.

  • Rose meurt le jour oú mélie a douze ans et ses premières règles.
    Alors mélie quitte le magasin de souvenirs de l'ermitage pour aller à oat - prononcer " 0-at " - au bord de la mer, avec dans son sac le livre de légendes, cadeau de rose. il y a deux côtés à oat : le côté de la lagune et des très vieux : nem, mélie, et des vieux : le brocanteur, le photographe ; et le côté du port avec pim, yem, cob, mademoiselle marthe. mélie vit au 7 rue des charmes, va aux goûters dansants du continental, va une fois au bastringue, puis découvre la plage aux mouettes.
    Elle a toujours avec elle son polaroïd, pour les douze photos qu'elle aura à faire en écrivant au dos la légende, et en les glissant l'une après l'autre dans son livre de légendes, pour rose. rose mélie rose clôt le triptyque dont splendid hôtel et forever valley forment les deux premiers volets.

  • Odette Silaz meurt dans le foutoir de sa maison patiemment constitué avec Do, son petit-fils qu'elle a élevé et qui, à vingt ans, se révèle un incapable.
    Sa mort donne libre cours aux vieilles querelles entre Carine, la mère de Do et Muriel, sa tante, au sujet de la disparition du père, Georges, il y a longtemps de cela.
    Au cimetière, le jour de l'enterrement, tout le monde veut croire encore au retour de Georges Silaz.

  • Diego

    Marie Redonnet

    Je ne suis plus en prison, j'ai quitté Tamza et je viens d'arriver en France. Mais l'angoisse est toujours au fond de moi. Je me répète : « Je suis un homme libre ». Je sais bien que ce n'est pas vrai. Je suis arrivé en France sans visa. Je suis un clandestin. Je n'ai pas passé la douane. Je ne suis pas enregistré sur le territoire français. Je suis libre tant que la police ne me demande pas mes papiers. Je ne peux pas vivre en France normalement. Je dois y vivre comme un clandestin.

  • Qu'est-ce qui s'est passé ? Qu'est-ce qui a déclenché ce violent affrontement à la fin du dîner ?
    Une insolence ? Une provocation ? Lina avait-elle de nouveau laissé traîner un de ses cahiers codés ? Et pourquoi cette écriture illisible, Sütterlin, dit-elle, une forme de gothique, paraît-il, pourquoi rend-elle si agressifs ceux qui ne peuvent pas la déchiffrer ?

  • Si la vieille dame meurt, son fils Camelin vendra la maison ou la fera démolir, peu importe. Ce qui est sûr, c'est que les locataires (Mattis, au premier, madame Petersen et son enfant, au second) devront s'en aller.
    En attendant, les souris cavalent d'un étage à l'autre et le vent fouette dehors et la vieille dame est toute seule à l'hôpital après l'attaque qui l'a terrassée le matin même...

  • Véra voyage, lui non.
    Après trente ans de vie conjugale orageuse, cette chose est admise.
    Elle est donc partie en finlande chez leur fils ludo, installé là-bas. lui, profite de sa solitude pour bricoler un peu dans la maison. mais son répit sera de courte durée, car ludo téléphone et lui apprend que véra vient d'être hospitalisée à la suite de malaises cardiaques. ce serait quand même bien que tu viennes, dit-il à son père.

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